Une fois pour toutes, le cannabis conduit-il à la consommation d'autres drogues ?

Le cannabis a bon dos. Alors que subsiste encore aujourd'hui le spectre de l'idée que la marijuana déclenche d'autres addictions, aucun expert n'est encore parvenu à le prouver.

Le cannabis, dangereux portail vers la défonce, la vraie ? Rien n'est moins sûr (Crédits image : Blind Nomad/Flickr)

Le cannabis, dangereux portail vers la défonce, la vraie ? Rien n'est moins sûr (Crédits image : Blind Nomad/Flickr)

L'idée reçue de l'escalade, ou "stepping-stone theory", vous l'avez forcément entendue : "commence par un pétard, tu finiras crackhead !". Pourtant, aucune étude sérieuse n'a jusqu'ici réussi à le prouver. Ses origines semblent d'ailleurs franchement douteuses : selon le magazine La Recherche, cette théorie est "probablement née dans les milieux prohibitionnistes américains des années 1920-1930 sur fond de tensions raciales, le cannabis étant alors fumé surtout par des Noirs et des Chicanos".

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La publication scientifique rappelle d'ailleurs qu'une célèbre étude menée en 1944 affirmait déjà le contraire, vingt ans avant que le sociologue Horward Becker, dans son livre Outsiders, ne décrive aux États-Unis la transformation des fumeurs de marijuana en une communauté de déviants et souligne la transformation du cannabis en un produit illégal et dangeureux.

Pourtant, régulièrement, le principe d'escalade ne manque pas de faire partie de l'arsenal sémantique des politiciens de tous bords qui refusent d'entendre parler de la fumée verte. Libération a repéré un article du journal américain The Atlantic. Celui-ci met en lumière un sondage réalisé en 2012 aux Etats-Unis et repris par treat4addiction.com (un site qui aide les consommateurs de drogue à trouver un traitement adapté) sous forme d'infographie.

L'idée : utiliser les données de ce sondage afin d'établir un lien de consommation entre les différentes substances. Treatment4addiction a réalisé deux infographies interactives qui montrent quels sont les produits consommés avant et après la prise d'une drogue (cliquez sur les rectangles de couleur pour faire apparaître les données).

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(Pour les moins anglophones d'entre vous, consultez cette infographie sur le site de Libé, qui l'a gentiment traduite en français)

Il apparaît alors que la drogue la plus largement consommée avant la marijuana est l'alcool, à 65%, et que dans 19% des cas, aucune drogue ne l'ait précédée. Aussi, et c'est ce qui nous intéresse le plus, dans 40% des cas, la prise de marijuana ne conduit à la prise d'aucune autre drogue. Sinon, la première substance prise derrière le pétard, c'est l'alcool pour 17% des sondés. Puis la boisson est suivie par la cocaïne (11%), les hallucinogènes (8%) et les anti-douleurs (8%).

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Or, comme les scientifiques parmi vous le savent, selon le sophisme latin Cum hoc ergo propter hoc tout ce qui est corrélé n'implique pas forcément une causalité : ce n'est pas parce que 11% des fumeurs de cannabis vont ensuite se taper une ligne de coke qu'ils le font à cause de la ganja qu'ils ont fumée. Nuance.

Les causes d'escalade avérées existent

Car ce serait trop facile. Pour Miriam Boeri, professeur de sociologie à l'Université de Bentley, d'autres facteurs sont des oracles bien plus clairvoyants dans la prédiction de futures prises de drogue. Parmi les portails avérés vers d'autres drogues, elle liste notamment "pauvreté et environnement social précaire", des maladies mentales telles que la bipolarité, mais aussi "la criminalisation et la prohibition".

Afin de contrebalancer, The Atlantic note que Mark Kleiman, expert sur les questions de drogues à l'Université de Californie, a déclaré à la chaîne PBS que le cannabis peut éventuellement amener à des drogues plus dures "parce que cela amène à côtoyer des gens qui vendent toutes sortes de drogues, et qui pourraient effectivement être préparées à à vendre autre chose que du cannabis". Mais bien que le personnage ne soit en aucun cas un adepte de la légalisation, il n'a pas davantage d'argument que la proximité avec un dealer pour démontrer que le cannabis mène forcément à d'autres drogues.

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(Crédits image : sexyninjamonkey/Flickr)

(Crédits image : sexyninjamonkey/Flickr)

La nicotine et l'alcool, des suspects plus louches

Pour finir, un article de NPR signale que la célèbre scientifique qui a la première inventé la notion d'escalade entre les drogues (la notion de "gateway drug", souvent associée au cannabis) dans les années 70, Denise Kandel, accuse d'autres substances d'être des portes d'entrée vers les drogues dures.

Le problème, c'est qu'elles sont bel et bien légales :

Lorsque j'ai fait mes analyses, j'ai découvert qu'il y semblait bien y avoir une certaine séquence suivie par les jeunes avant de devenir consommateurs de drogue. Ils ne commençaient pas par la marijuana, mais avec des produits légaux pour les adultes de notre société, comme la bière, le vin, l'alcool plus fort et les cigarettes.

On note justement que de nombreux lecteurs de l'article de Libération s'étonnaient de l'absence du tabac parmi les substances de l'infographie. Ils n'ont sans doute pas tort de le faire remarquer.

Par Théo Chapuis, publié le 29/04/2015

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