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À la faveur du Brexit, l'UE offre 18 mois de sursis au glyphosate

Publié le

par Thibault Prévost

flickr/ Commons

En plein Brexit, la Commission européenne a prolongé d'un an et demi la commercialisation du glyphosate. Le pesticide de Monsanto est le plus vendu au monde.

Bien évidemment, ça n'allait pas être si simple que ça. Lorsque l'on s'attaque à une entité au lobbying aussi efficace que Monsanto, il faut s'attendre à batailler et à affronter toutes les parades. Oui, s'attendre à voir la Commission européenne prolonger de dix-huit mois l'homologation du glyphosate, le pesticide contenu dans le Roundup de Monsanto (également l'herbicide le plus vendu au monde). S'attendre aussi à ce qu'elle se justifie en invoquant le chaos post-Brexit, qui n'aurait pas permis à la réunion tenue sur le sujet du glyphosate de déboucher sur un accord majoritaire.

S'attendre, enfin, à ce que la décision soit annoncée en catimini, par Vytenis Andriukaitis, commissaire européen à la Santé et à la Sécurité alimentaire, le regard baissé, et seulement après la question d'une journaliste.  Pendant que tout le monde regarde dans la même direction, la gouvernance européenne balance donc discrètement ses poussières sous le tapis. Et justifie sa décision en invoquant – ô ironie – une mesure de "protection sanitaire".

Pourtant, cette fois-ci, ça commençait à sentir mauvais pour le Roundup. En l'absence d'un renouvellement d"homologation le 30 juin, le pesticide et ses dérivés auraient cessé d'être autorisés en Europe, et ces produits auraient été retirés de la vente. À la faveur de ce renouvellement, l'Agence européenne des produits chimiques (ECHA) va désormais pouvoir procéder à une nouvelle évaluation du pesticide. Évaluation qui, comme les précédentes, déchirera probablement les autorités sanitaires internationales.

En 2015, le classement du glyphosate comme composé cancérogène "probable" par le Centre international de recherche sur le cancer (Circ), organe de l'OMS, s'était heurté à l'avis de l'Agence européenne pour la sécurité alimentaire (AESA). La France, à travers son Agence nationale de sécurité sanitaire, l'Anses, devient alors le fer de lance des anti-glyphosate. Le 4 mars 2016, Ségolène Royal, ministre de l'Environnement, demande alors à l'Union européenne de légiférer sur  l'interdiction du produit avant le 30 juin. Mais l'Europe politique s'est disloquée sans prévenir, et le lobbying de Monsanto prospère désormais dans les éboulements du Parlement européen.

Conflits d'intérêts, études fantômes et opacité

Pour le moment, une vingtaine d'États sont encore favorables au produit, précise Reporterre, tandis qu'un "club des sept" pro-interdiction se dresse de l'autre côté : France, Allemagne, Grèce, Italie, Portugal, Autriche et Malte. Et, dans la lutte politique qui les oppose, tout les outils sont bons pour triompher : en avril dernier, une chronique rageuse de Nicole Ferroni rappelait aux Français que la loi sur le "secret des affaires" votée par le Parlement européen permettait à l'AESA de déclarer le glyphosate inoffensif sur la base de "trois études"... sans jamais avoir à fournir les preuves de ses conclusions. Pour le moment, ces soi-disant études n'ont aucune existence formelle, et les noms de leurs auteurs restent bien planqués sous la couverture opaque du secret commercial.

Enfin, selon l'ONG basée à Bruxelles Corporate Europe Observatory (CEO), 84 % des experts consultés sur le sujet par l'AESA auraient refusé de voir leur nom apparaître, et un tiers d'entre eux (c'est le groupe fédéral allemand qui a évalué la substance) travaillerait pour les groupes agrochimiques allemands Bayer et BASF. En constatant qu'elle ne parviendrait pas à trouver un accord après trois réunions avec les États membres, et après avoir plusieurs fois reporté la décision, la Commission européenne semble donc avoir résolu de se passer de leur avis, tout simplement. Tout comme l'Agence sanitaire française, qui a retiré 132 autorisations de produits liés au glyphosate le 20 juin dernier. Monsanto vient de gagner dix-huit mois. Il se peut que ce soient les derniers.

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