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"Au Brésil, on assiste à un règlement de comptes politique, pas à un coup d'État"

Publié le

par Arthur Cios

Dilma Rousseff, l’ancienne présidente écartée du pouvoir (© Jonas Pereira / Creative Commons / Flickr)

Depuis plusieurs semaines, la situation politique brésilienne inquiète. Tandis qu'à Cannes, des artistes ont parlé d'un coup d'État, on a demandé l'avis à un expert sur ce qui se trame précisément. 

L'équipe du seul film brésilien de la croisette, Aquarius, a profité de la célèbre montée des marches cannoises pour critiquer la situation politique actuelle. En cause, la destitution "légale" de la présidente Dilma Rousseff, il y a quelques jours, sur fond de manipulation de budget et de corruption.

Pour essayer de comprendre ce qui se joue, on a posé quelques questions à Gaspard Outrada, directeur exécutif de l'Observatoire politique de l'Amérique latine et des Caraïbes, chercheur spécialisé sur la communication politique et les campagnes électorales au Brésil.

Konbini | À Cannes, plusieurs artistes brésiliens ont parlé de "coup d'État" à propos de la mise à l'écart de Dilma Rousseff. Partagez-vous leur point de vue ?

Gaspard Outrada | Concernant la crise politique qui secoue le Brésil depuis plusieurs semaines, et la destitution de Dilma Rousseff, il faut distinguer deux choses. Il y a certes une procédure qui a été opérée par le Parlement, de manière légale, mais sur le fond, il y a un vrai règlement de compte politique qui a été fait par les parlementaires contre la présidente.

On constate en effet un très grand décalage entre ce qui lui est reproché (maquiller des comptes pour faciliter sa réélection en 2014) et une responsabilité pénale, puisqu’elle n’a pas été réellement mise en cause dans les affaires — à l'inverse de son vice président actuellement à la tête du pays, Michel Temer, et de 300 parlementaires. C'est le grand paradoxe de cette affaire.

Le terme "coup d'État" a une signification particulière, surtout lorsqu'il est prononcé au Brésil. C'est franchement militant. Donc je ne peux pas vraiment parler de "coup d'État", j'évoquerais plutôt un "coup politique" ou un règlement de compte politique de la part de la droite. Le fait est que la décision est totalement disproportionnée. Si l'on évinçait quelqu'un du pouvoir au seul titre qu'il est impopulaire et qu'il fait des procédures budgétaires acrobatiques, il n'y aurait plus beaucoup de dirigeants en exercice.

Michel Temer, le principal opposant de Dilma Roussef, est désormais président par intérim. Est-il populaire au Brésil ?

Absolument pas. Sa force principale, ce sont ses très bonnes relations avec les parlementaires. Son grand problème, c'est justement l’opinion publique. Si 60% des Brésiliens étaient pour le départ de Rousseff, on retrouve le même chiffre concernant le départ de son vice-président, qui était Michel Temer. Très clairement, s'il y avait une élection demain, il ne récolterait pas plus de 1% ou 2% des voix.

C'est là que réside le problème. La population n'a pas été consultée. Les Brésiliens se retrouvent avec un président qui n'a pas eu la majorité. Surtout que ses idées sont contraires à celles de la majorité des gens qui ont voté pour Dilma Rousseff. Il faut réaliser qu'en quelques jours, il a déjà annoncé une réduction des programmes et des acquis sociaux, de l'âge à la retraite jusqu'à la question de l'avortement. Sans parler de la fusion du ministère de la Culture et de l'Education, qui est une action très emblématique car elle affaiblit ces deux ministères [le second est réputé pour héberger des opposants à la politique de Temer, ndlr].

Dilma Rousseff, l'ancienne présidente du Brésil écartée du pouvoir (© Jonas Pereira / Creative Commons / Flickr)

Qu'est-ce que cette crise traduit sur le régime politique brésilien, selon vous ?

Elle met en évidence des failles du système politique brésilien. Depuis le retour de la démocratie en 1985, vous avez toujours un régime politique qui n'est pas approuvé. Surtout, la question de la relation de promiscuité entre argent et pouvoir est essentielle. Ici, on a changé la tête de l'État, l’orientation des directives mais tout reste comme avant, à la fin.

Il suffit de regarder le gouvernement de Michel Temer : sept de ses nouveaux ministres sont impliqués de près ou de loin dans le scandale de Petrobras [affaire de corruption sur un agrégat d'entreprises pétrolières qui a aussi eu un impact sur la démarche de destitution contre Rousseff, ndlr]. Cela montre bien que le changement n’a eu aucun impact sur les mœurs politique.

"Il y a une vraie fenêtre d’opportunité pour que la jeunesse brésilienne propose une alternative politique"

Comment la situation peut évoluer ? Une nouvelle mobilisation dans la rue, comme en 2014, est-elle imaginable dans un futur proche ?
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Les manifestations ont changé de camp. C’est plutôt le parti des travailleurs qui se mobilise aujourd'hui. Les médias parlent moins des mobilisations mais si le gouvernement ne donne pas de réponses rapides et immédiates sur l’économie, les classes moyennes qui sont le moteur des manifestations pourront à nouveau se mobiliser. Sachant que les prochaines élections sont prévues pour octobre 2018, il y a des chances pour que cela se produise.

Encore une fois, Michel Temer n'a pas été élu ni mandaté par la population. Vu que les réformes ne vont pas du tout dans le sens du vote des Brésiliens, c'est probable.

D'ici là, il y aura les Jeux olympiques. Est-ce que cette crise va plus encore s'envenimer ? Va-t-on voir des grèves conséquentes comme pour la Coupe du monde de 2014 ?

Au contraire, je pense que les JO peuvent être un rare moment de consensus au Brésil. Mais ce sera de courte durée. Les JO auront lieu parce que les équipement sportifs sont presque terminés, ce qui n'était pas forcément le cas de la Coupe du monde. Si les Brésiliens sont plus intéressés par l’économie, il est quasi certain que lorsque les médias se focaliseront sur la compétition, on aura une trêve, on changera un peu de sujet, ça va vider les esprits. Pour ce qui concerne les syndicats, évidemment des grèves sont possibles mais pendant les JO, cela me paraît peu probable.

On voit de plus en plus de mouvements politique poussés par la jeunesse, comme Podemos en Espagne ou Nuit debout en France. Quel poids pourraient avoir les jeunes, loin de cette relation de promiscuité avec l'argent que vous évoquiez plus tôt ?

La jeunesse peut vraiment changer plein de choses. À la différence de l’Europe, le Brésil n’a pas fini sa transition démographique, ce qui fait que la jeunesse est un corps électoral important, qui va grossir encore dans les années à venir. Après, il faut qu’il y ait une organisation, un message qui pourrait porter... Aujourd'hui au Brésil, on est encore loin de ça mais ce n'est clairement pas impossible. Il y a une vraie fenêtre d’opportunité pour que la jeunesse brésilienne propose une alternative politique.

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