Avec BrainNet, trois personnes peuvent désormais communiquer par la pensée

Une équipe de l’université de Washington a mis au point une interface qui permet aux cerveaux de trois personnes de communiquer directement.

(© Channel 4)

Et si l’avenir du réseau social se déroulait à la vitesse du neurone ? Si l’idée peut sembler étrange, Mark Zuckerberg en est pourtant convaincu. Pas plus tard que l’année dernière, à la conférence F8, le patron du réseau social annonçait vouloir développer une interface cerveau-machine qui permettrait à l’utilisateur de taper des messages directement par la pensée, ce qui serait (une fois maîtrisé) infiniment plus rapide et précis que les dix morceaux de chair et d’os qui nous servent habituellement d’interface. Pourquoi pas, mais si la technologie existe, pourquoi ne pas aller plus loin et supprimer complètement la communication textuelle entre utilisateurs ?

En pratique, l’interface cerveau-cerveau (brain-to-brain interface) existe depuis 2015 grâce aux travaux d’Andrea Stocco et de ses collègues de l’université de Washington (à Seattle), rappelle le MIT Technology Review. À l’époque, le dispositif avait permis à deux sujets de se faire passer mutuellement un questionnaire sans autre communication que la pensée. (Coïncidence ou pas : la même année, interrogé sur le futur de sa plateforme, Zuckerberg déclarait que la télépathie était "la technologie de communication ultime".)

En 2018, Stocco et son équipe ont franchi une nouvelle étape vers la communication télépathique à grande échelle en permettant à trois personnes de communiquer par la pensée, rapporte le MIT Technology Review. L’interface s’appelle BrainNet et, techniquement, c’est le premier réseau social télépathique au monde.

Des techniques utilisées en milieu hospitalier

Pour reprendre les mots du site américain, "la technologie est assez directe", du moins pour la partie matérielle. Le système combine deux techniques déjà largement répandues en milieu hospitalier, l’électroencéphalogramme (EEG) et la stimulation magnétique transcrânienne (TMS). L’EEG, grâce à des électrodes placées sur le crâne, permet d’enregistrer les variations électriques produites par l’activité cérébrale.

La TMS, utilisée pour traiter des pathologies neurologiques comme la dépression, permet de manipuler l’activité cérébrale en appliquant une impulsion magnétique au cortex, ce qui active certaines zones ciblées. Une fois combinés, ces deux dispositifs forment une sorte d’émetteur-récepteur télépathique. Ne reste plus qu’à mettre au point le réseau pour communiquer.

En pratique, trois sujets isolés sont connectés entre eux avec différents niveaux de communication : deux d’entre eux ne peuvent qu’envoyer des signaux, le troisième peut recevoir des informations et les transmettre à une machine. Le but, dans l’expérience de Stocco, est de résoudre une sorte de Tetris. Les deux premiers sujets, qui regardent l’écran du jeu, doivent d’abord choisir si la pièce de Tetris doit changer de position ou non.

Pour ce faire, le dispositif leur permet de choisir entre "rotation" et "pas de rotation" en fonction de la fréquence de leurs signaux cérébraux, entre 15 et 17 Hz (pour moduler cette fréquence, il nous suffit de regarder une lampe led à la fréquence correspondante, et le cerveau s’aligne naturellement). Lorsque l’interlocuteur a reçu chacune des deux décisions via TMS, il exécute l’action en conséquence.

Le cerveau humain est fait pour s’adapter

La procédure est assez formelle, et ne permet pour le moment que de communiquer des volumes d’information extrêmement limités (1 bit, pas plus). Le dispositif permet en outre un second temps d’interaction : si les deux premiers sujets ne sont pas satisfaits de l’action effectuée par le troisième, ils peuvent lui faire savoir.

Grâce à ces deux temps de réaction, les chercheurs ont pu introduire une variable d’erreur – la décision transmise à l’exécutant ne sera pas la même que celle formulée par le décisionnaire, par exemple. L’idée, décode le MIT Technology Review, est de savoir si nous serions capables de discerner le vrai du faux avec des volumes d’information aussi limités. Et apparemment, ça fonctionne : l’être humain, animal profondément social, est instinctivement capable de vérifier la véracité de l’information en utilisant le protocole cerveau-cerveau.

Cette capacité "naturelle", extraordinaire, d’utiliser les moyens à sa disposition, même limités, pour parvenir à communiquer (rappelez-vous toutes les fois où vous vous retrouvez obligés de faire comprendre un truc à quelqu’un qui parle une autre langue que la vôtre), s’avère l’enseignement le plus important de la recherche menée par Stocco et son équipe.

Si, à long terme, les interfaces cerveau-cerveau se généralisent et finissent par se connecter à Internet (ce qui, à l’heure actuelle, est une vision assez réaliste), notre cerveau fera probablement la partie la plus difficile du boulot : comprendre le nouvel outil et s’adapter à son fonctionnement, comme il l’a déjà fait avec les prothèses contrôlées par la pensée, le langage parlé ou l’écriture.

Après tout, ça fait 5 000 ans (depuis le coup de génie des Sumériens) que notre manière de communiquer n’a pas été mise à jour. Il serait temps d’essayer de nouvelles méthodes. Et, surtout, de ne pas laisser à Facebook le monopole de la recherche en la matière.

Par Thibault Prévost, publié le 02/10/2018