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À Bobigny, le vent de révolte de Nuit debout peine à souffler

Publié le

par Théo Chapuis

À Bobigny, si les inégalités sociales sont au cœur des préoccupations quotidiennes, le vent de révolte que souffle Nuit debout ne prend pas. On a parlé inégalités et occupation d'espace public entre les barres d'immeubles.

Nathan, Nordine et El Yazid sont jeunes mais galèrent déjà dans leur vie professionnelle. (© Théo Chapuis/Konbini)

Depuis trois semaines, la place de la République à Paris vibre au rythme de Nuit debout. Le mouvement, qui s'est cristallisé en réaction à la loi El Khomri, rassemble des milliers de personnes chaque soir. Mais de l'aveu de François Rufin, réalisateur du documentaire Merci patron ! et figure de Nuit debout, "le mouvement doit dépasser les seuls centres urbains et essaimer à la périphérie, dans les banlieues, les zones rurales et industrielles, sinon il trouvera vite ses limites".

Militant associatif de Fresnes (Val-de-Marne), Almamy Kanouté déplore auprès de l'AFP que "la banlieue soit encore en minorité place de la République". À Bobigny (Seine-Saint-Denis), terminus de la ligne de métro numéro 5 qui fait la jonction jusqu'à la place de la République, c'est peu dire que Nuit debout ne galvanise pas les foules. Dans cette ville où le taux de chômage s'élève à 32,3 % chez les jeunes de moins de 24 ans, le mouvement est davantage synonyme d'entre-soi que de vent d'espoir. 

"Je ne vois pas pourquoi j'irais"

Première rencontre sur la dalle du quartier Paul Eluard, proche du centre commercial Bobigny 2, avec Ilyes et Mustafa, deux mecs de 23 et 21 ans un peu désœuvrés, affalés sur un des ces bancs en pierre moussus et décrépis qui jalonnent la dalle. Il est onze heures du matin et ils roulent leurs joints de shit, les yeux las, avec pour toute occupation high fiver mollement les copains qui passent.

La Nuit debout, ils en ont entendu parler, oui. Mais de loin. En fait, ils ont seulement eu vent des échauffourées de certaines manifestations avec les forces de l'ordre. Ilyes et Mustafa sont les premiers d'une longue série de Balbyniens dans ce cas. Après une explication synthétique du mouvement et de ses enjeux, ils concluent, un peu distraits et visiblement pas concernés, que "ce n'est pas pour [eux]""La société ne m'a jamais aidé, je ne vois pas pourquoi j'irais", conclut Ilyes.

Un peu plus loin, un grand gaillard nous observe taper la tchatche, avec un sourire amusé. César, 27 ans, ou plutôt "Dahood" comme il préfère qu'on l'appelle, fait partie des rares passants à s'être déjà rendus à la Nuit debout. Veni, vidi, pas trop concerni. Le mouvement, lui, est encore un peu mystérieux mais s'il doit aboutir à quelque chose, c'est sur "la jeunesse est en marche", littéralement :

"Pour moi, ce qu'il faudrait, c'est une marche de la jeunesse, sans question de couleurs ni de frontières, pour qu'on offre de la joie et de l'espoir partout, un peu comme le Père Noël : les ennemis se trouveront humiliés parce qu'à leur haine, on opposera de la joie.

Dahood se rêve en Père Noël. (© Théo Chapuis/Konbini)

Dahood, qui cherche du travail après avoir écumé les sept mers des petits boulots, dit agir dans le quartier à son niveau. Il fait partie d'une association de quartier et nous présente de grands graffitis qui ornent une bâtisse abandonnée comme l'œuvre de "ses" relations, le collectif Bataillon d'Afrique, qui ne seraient pas venues enjoliver les murs crades du quartier sans son élan. "C'est ce qu'il manque à la Nuit debout pour qu'elle réussisse : un leader, un héros !" Pas sûr que l'idée d'un leader plaise aux collectifs volontairement nébuleux qui envahissent chaque soir la place de la République.

"Je ressentirais de la gêne"

Bruno, 16 ans, volontiers optimiste, estime qu'il "trouvera du travail facilement" dans le secteur de la carrosserie automobile. Son ami Steve, 18 ans, passera bientôt un concours "pour travailler dans le paramédical" et n'a pas non plus conscience de ce qui se passe chaque soir au cœur de Paris.

L'écoute, l'échange, le débat, Steve trouve ça très bien, "d'ailleurs on fait ça tout le temps à l'école". Mais uniquement si ça peut aboutir "à ce que nous, les jeunes, ont ait du travail. C'est le problème principal aujourd'hui, le chômage", admet-il. Mais à l'idée de s'y rendre, il se montre moins enthousiaste : "Je ressentirais de la gêne. J'aurais peur de ne pas me trouver à ma place. C'est dur de passer le périph'."

Dans la tête de Nordine, Nathan et El Yazid, trois potes âgés de 18 à 20 ans, la Nuit debout n'existait pas avant de nous rencontrer. Occupés à tuer l'ennui près du centre commercial Bobigny 2, ils se sentent touchés par l'événement à mesure qu'on leur en parle : "Que ta voix compte autant que celle de tout le monde, déjà, ça réduirait les injustices dans la société", explique Nathan.

S'ils devaient prendre la parole sur la place, ce serait pour évoquer le chômage. À 19 ans, Nathan rêve d'être sapeur-pompier. Or tout ce qu'il a pu trouver pour l'instant, c'est un petit boulot à la RATP. "Pas le choix." Acquiescement discret de ses amis. Le quotidien à la cité, c'est l'ennui et le deal de shit, qu'on effrite d'un bout à l'autre de la dalle qui surplombe l'avenue Paul-Éluard, à l'abri des grandes tours de béton. Nordine poursuit :

"Il faut davantage d'emploi, parce que sinon tout le monde est obligé de faire ça. Faut pas croire que la vie de délinquant excite tout le monde, y'a des gens pour qui c'est une nécessité de vendre du shit. Et puis c'est mieux que de voler !"

Ils sont néanmoins partagés sur l'idée d'échanges autour de thèmes aussi variés que le féminisme, la lutte contre l'évasion fiscale ou la religion. D'après eux, depuis les attentats de novembre et janvier 2015, "c'est plus dur de s'insérer dans la société". Le racisme, l'islamophobie, ils s'y disent confrontés davantage : "Les gens ont peur, partout, dès qu'ils voient des jeunes de banlieue comme nous", jurent-ils.

Le spectre des attentats

Les attentats de 2015 ont laissé des traces dans l'inconscient collectif à Bobigny. Sakina, 31 ans, regrette amèrement ce coup porté au vivre-ensemble. Elle n'est encore jamais allé à la Nuit debout mais aimerait y plaider en faveur de "la confiance les uns envers les autres, la solidarité, sans classer les gens dans des petites boîtes".

Sakina rêve d'une société où règnerait la confiance. (© Théo Chapuis/Konbini)

Elle estime d'ailleurs que ce n'est pas qu'une histoire de racisme : "Tout le monde se méfie aujourd'hui, tout le monde colporte les on-dit dans la cité : les Blancs, les Noirs, les Arabes...". Ex-prof de danse, désormais mère au foyer, Sakina finit elle aussi par répéter ce petit refrain entonné par nombre de Balbyniens : "Pour trouver du travail, c'est la galère." 

Les attentats, justement, c'est ce qui empêche Nadège, 31 ans elle aussi, de se rendre à Nuit debout, d'après elle. "J'ai peur qu'un tel attroupement attire les mauvaises intentions", assume pleinement cette cadre-infirmière qui dit avoir trouvé "du travail facilement". Elle s'intéresse au mouvement de très loin et serait prête à s'y rendre par curiosité, mais ne se sent pas vraiment concernée par les revendications des militants qu'elle juge "utopistes".

La "galère" de la cité ? Peut-être, lorsqu'on n'a "ni diplôme, ni ambition". Elle voit surtout des problèmes individuels, "une société d'assistanat qui n'aide pas la jeunesse à aller de l'avant", et des aides sociales tellement élevées "pas motivantes pour trouver du boulot". Nadège n'incarne pas vraiment l'égérie idéale pour inspirer le Grand Soir à la Nuit debout...

Pour Nadège, il faudrait déjà que les mentalités évoluent individuellement avant de vouloir changer le monde. (© Théo Chapuis/Konbini)

"Y'a que le piston, que le piston !"

Elle semble bien seule à pointer du doigt l'assistanat. Ce qu'on entend le plus pendant nos pérégrinations, c'est le mot "piston". Sofiane, 21 ans, travaille sur les Champs-Élysées en intérim, "mais un bon intérim, tu vois !". Entouré de copains taiseux, il se dit chanceux d'avoir dégoté cette place et accueille les revendications de la Nuit debout avec sympathie : "Y'a que le piston sinon, que le piston ! Ça génère des inégalités, du racisme..."

Awa, 21 ans et Aminata, 22 ans, sont arrivées depuis deux ans et demi en France après avoir grandi au Sénégal. L'une cherche un taf d'agent d'accueil en service administratif, l'autre justifie d'un CAP petite enfance. Aucune ne trouve d'emploi. "Il n'y a que le piston pour être embauché, sinon on se retrouve à une centaine de candidats pour trois postes à pourvoir... Comment tu veux que je sois prise ?", se lamente Awa.

Reda, en complet survêt-casquette-casque sur la tête, leur emboîte le pas : "Y'a que quand tu connais les patrons que tu as un travail", prétend-il, lui qui a connu l'éternel recommencement des petits boulots. Aujourd'hui il vend des fruits et légumes au marché, "au noir, bien sûr". Alors la Nuit debout ? "C'est bien, faites-le !" nous enjoint-il, tout en se disant "pas concerné". Comme la plupart des personnes interrogées, il a fallu lui apprendre de quoi il s'agit.

Awa et Aminata cherchent du boulot, comme beaucoup à Bobigny. (© Théo Chapuis/Konbini)

"Les gens redécouvrent l'agora"

Tout l'inverse de Pierre-Sofiane ("un peu comme Jean-Louis mais en enjambant la Méditerranée", plaisante-t-il), qui connaît bien le phénomène pour en avoir entendu parler par deux prismes différents : les réseaux sociaux d'une part, les médias traditionnels de l'autre. Plongé dans un bouquin du philosophe Vladimir Jankélévitch, il interrompt sa lecture pour partager son point de vue sur le mouvement :

"Je pense que pour que Nuit debout soit un succès, il faut surtout ne rien en attendre. Cet événement représente un idéal à continuer indéfiniment : les gens redécouvrent l'agora, c'est bien d'en avoir à nouveau l'habitude."

Nuit debout comme plateforme éternelle de dialogue, c'est le modèle qu'il prône. Son unique souhait à court terme pour le mouvement : "Qu'il puisse se délester des habitudes, des clivages. Qu'on s'accorde sur une remise en question du profit privé sans être taxé d'affreux communiste, qu'on remette en cause le capitalisme sans en faire le prétexte d'une chasse aux sorcières."

Bruno estime qu'il n'aura pas de problème à trouver du travail. (© Théo Chapuis/Konbini)

Pourtant habitué à franchir le périph', Pierre-Sofiane envisage Paris intra muros comme "l'Autre, quelque chose qui ne t'appartiendra jamais" du point de vue de la jeunesse désabusée des quartiers.

Pour le dire autrement, comme Maxime, 15 ans, "Paris et Bobigny, ça n'a rien à voir. Tout est différent : la propreté, le langage, la délinquance, l'entourage...". Comme beaucoup, il regarde les occupations quotidiennes de la Nuit debout comme un combat étranger, celui de ceux qui habitent de l'autre côté. Presque une fantaisie.

Malgré les initiatives de Nuit debout pour passer cette frontière invisible, pour les jeunes que nous avons rencontrés à Bobigny, ce mouvement reste encore et toujours un événement parisien. Si loin, si proche.

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