À Berlin, les vendeurs de street-food sont les nouveaux DJs

Journaliste basé à Berlin, Vincent Glad nous a envoyé une nouvelle chronique. Après un musicien qui avait (presque) fait une rave avec Sarkozy, il nous parle aujourd'hui d'un mélange typiquement berlinois : bouffe et musique, street-food et DJs.

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© Vincent Glad

Jusqu'à présent, les raffinements de la gastronomie berlinoise se résumaient à la curry wurst, à la schnitzel et au kebab. Aux trois mois d'attente pour une table au Septime à Paris correspondaient l'heure de queue devant le légendaire Mustafa's Gemüse Kebab, mais rien de bien excitant pour les foodies.

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Depuis un an, la donne a changé. La capitale allemande se découvre une passion pour la street food. Et pas celle des kebabs et des curry wurst, mais une street food jeune, créative et branchée. Le jeudi soir, le nouveau temple de la nuit, c'est la Markthalle Neun, une vieille halle de marché de Kreuzberg devenue le point de ralliement de la jeunesse berlinoise.

Pour le très respectable webzine Mit Vergnügen, la Markthalle Neun est tout simplement "le nouveau Berghain", le plus célèbre club de Berlin.

La street-food est un luxe

Tous les jeudis soirs, 10.000 personnes se serrent entre les murs exiguës de la Markthalle Neun pour le "Street Food Thursday". Une trentaine de stands de nourriture proposent chacun leur spécialité, venus du monde entier, perfectionnant toujours un peu plus leur délire perso : les burgers taïwanais de Bao Kitchen, les sandwiches au porc grillé de Big Stuff Smoked BBQ, les meat pies néo-zélandais d'Oma Marnies, les ice-cream sandwiches de Zwei Dicke Bären ou les spätzeles d'Heisser Hobel.

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La street-food est ici un luxe : les portions, plutôt modestes, sont vendues en général 6 ou 7 euros, soit deux fois le prix qu'on est en droit d'attendre pour de la nourriture de rue berlinoise.

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© Vincent Glad

La jeunesse berlinoise est fauchée, mais elle est toujours au rendez-vous. C'est que la nouvelle scène street-food a donné un coup de fouet à la gastronomie locale, occupant enfin un segment milieu de gamme dépeuplé dans une ville où il n'y a presque rien entre les kebabs à l'Est et les restos chics à l'Ouest. Depuis que la Markthalle Neun a ouvert son Street Food Thursday en juin 2013, Berlin ne prend même le plus le temps de digérer.

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De nouvelles manifestations de street-food ouvrent sans cesse : le Bite Club, Burgers & Hip-Hop ou le Neue Heimat.

La street-food berlinoise n'est donc pas dans la rue, mais dans des lieux dédiés.

Street food est plutôt le nom d'une philosophie, explique Kavita Meelu, fondatrice du Street Food Thursday et de Burgers & Hip-Hop. C'est le fait de se concentrer sur un seul produit, le plus geek possible, qui peut être mangé n'importe où, aussi bien au restaurant que dans la rue ou à un concert.

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Un street-food market plutôt qu'un club

Signe des temps, le dernier lieu cool en date n'est pas un club, ni un bar, mais un marché de street-food. À Friedrichshain, au bout de la Revaler Strasse, traditionnel lieu de perdition, mélange de ruines retapées en clubs, de touristes bourrés et de dealers tapis dans l'ombre, on tombe maintenant sur le Neue Heimat.

Le videur à l'entrée, les murs en ruines, des vieux tags pour simple décor, tout porte à croire qu'un énième club vient d'ouvrir. Mais ici, on ne fait que manger.

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Le Neue Heimat, le club où il fait bon de manger. © Vincent Glad

Derrière le Neue Heimat se cachent Danny Faber et Andreas Söcknick, deux des fondateurs du mythique club Bar25, fermé depuis 2010. Après avoir ouvert en 2012 le Chalet, autre lieu de débauche dévoué à l'électro, les deux entrepreneurs ont opportunément suivi la nouvelle tendance foodie.

Le Neue Heimat accueille le "Ber­lin Vil­lage Mar­ket" tous les dimanches, avec une vingtaine de stands de nourriture et la "Bar and Food Night" le vendredi soir, à l'heure de l'apéro.

Burgers et hip-hop

Mais Berlin reste Berlin. La musique n'est jamais très loin. La soirée à ne pas manquer, c'est Burgers & Hip-Hop, tous les mois au Prince Charles, un club à Kreuzberg. Sur le flyer, le line-up se sépare en deux : d'un côté, les vendeurs de burgers, de l'autre, les DJs hip-hop. Parmi les 4.000 personnes qui s'y pressent tous les mois, pas grand monde ne connaît les DJs mais tout le monde connaît au moins un des stands de street-food présents, nouvelles stars du paysage culturel.

"Les gens viennent surtout pour les burgers, mais ils restent pour la musique", explique Kavita Meelu, qui a monté ces soirées.

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Crédit : Page Facebook Burgers & Hip-Hop

Improbable retournement de situation à Berlin : ce n'est plus la musique le produit d'appel, mais la nourriture ! Dans ce contest de burgers, on vient goûter en connaissance de cause les dernières productions de Piri's Chicken, Tommi's Burger Joint ou Comptoir du Cidre. Burgers & Hip-Hop se flatte même d'inviter des figures de la scène européenne, comme le food-truck parisien Le Réfectoire, Burger Bear de Londres et Thrill Grill d'Amsterdam pour sa première édition internationale le 6 décembre. Un line-up digne d'un samedi soir au Berghain.

Le before idéal

Berlin serait-il devenu adulte, sage, chiant, préférant les burgers exotiques aux cocktails multivitaminés du Berghain ? Assurément pas, les week-ends sont très longs dans la capitale allemande et le burger de 22 heures sera digéré à 7 heures à l'heure de rentrer en club. Les marchés de street-food sont plutôt devenus le before idéal des soirées berlinoises, notamment le Bite Club, installé à proximité du Club der Visionaëre.

Crédit: Page Facebook Burgers & Hip-Hop

Crédit : Page Facebook Burgers & Hip-Hop

En matière de street-food, Berlin reste à la traîne de Londres, capitale européenne de la bouffe de rue avec ses nombreux marchés dédiés : Berwick Street Market, Brixton Village Market ou Brockley Market. Le mouvement est d'ailleurs parti de la capitale britannique.

C'est l'Anglaise Kavita Meelu qui a lancé la scène berlinoise l'année dernière avec les soirées du jeudi à la Markthalle Neun :

Quand j'ai déménagé à Berlin, j'ai été surprise de voir que la scène food y était si peu développée. La ville est connue pour sa créativité, sa capacité d'innovation qu'on voit particulièrement sur la scène electro. Mais quand on regardait la bouffe, c'était juste trop ennuyeux, aucune créativité ! Alors j'ai motivé plein de jeunes expats à monter leurs stands de street-food et après deux ans de travail on a réussi à lancer le Street Food Market.

Cette nouvelle scène foodie a la particularité de ne pas venir des filières traditionnelles, mais plus souvent d'amateurs éclairés, graphistes, galeristes ou journalistes, bref toute la faune de free-lances qui peuplent Berlin. Ouvrir son stand de street-food, c'est une manière un peu plus active d'occuper sa vie que de poser son MacBook dans un co-working.

La street-food avant de viser plus haut

C'est aussi une manière peu risquée de lancer son business : pas de loyer à payer, pas de frais de personnel, du travail seulement quelques jours par semaines. La street-food avant de viser plus haut, comme l'espère Kavita Meelu:

Beaucoup de vendeurs ici à Markthalle Neun veulent maintenant monter leur restaurant et ce sera ce genre de restaurant de milieu de gamme avec des produits de qualité qu'il nous manque à Berlin. La street-food est comme un test.

Certains, comme Hello Good Pie, pilier de la Markthalle Neun, ou Piri's, taulier de Burgers & Hip-Hop, ont déjà ouvert leur restaurant. En espérant que cette nouvelle génération puisse prendre le pouvoir dans la capitale allemande dans les années à venir. Faute de quoi Le Fooding ne pourra toujours pas lancer son édition Berlin.

Par Vincent Glad, publié le 06/12/2014

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