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Avortement et droit des femmes : lettre ouverte à François Fillon et aux autres réacs

Publié le

par Konbini

(Scène tirée de Juno – 2007)

Konbini publie une lettre ouverte signée de quatre femmes qui s'érigent contre les récentes attaques contre le droit à l'avortement.

Scène tirée du film <em>Juno.</em>

Tandis que ce 1er décembre l'examen d'une proposition de loi visant à étendre au Web le délit d'entrave à l'interruption volontaire de grossesse (IVG) était au programme de l'Assemblée nationale, voilà le message qu'on a reçu ce matin dans notre boîte mail : "Nous sommes quatre amies scandalisées par ce que devient 2016 et le retour d'un débat sur l'avortement qu'on pensait enterré depuis quarante ans." 

Inséré à même le corps du mail, un document Word. En son sein, une lettre ouverte, adressée à François Fillon, candidat du parti Les Républicains à l'élection présidentielle, et à "d'autres", notamment Émile Duport, leader de la récente association anti-IVG Les Survivants, et l'Église catholique en la personne de ses évêques. Cette lettre est signée de quatre femmes qui tiennent le Tumblr Our Stories, Our Rights. Elles entendent défendre le droit à l'avortement et lutter contre une parole remettant en cause leur liberté. Voici son contenu :

Messieurs les évêques, Monsieur Fillon, Monsieur Duport, et tous les autres

Ces derniers mois, vous n’avez eu de cesse de souiller les combats qui ont amené la liberté de choisir dans notre pays. Et, ce faisant, qui ont sauvé la vie de milliers de personnes, prêtes à subir un avortement clandestin, plutôt que de mener à terme une grossesse non désirée. Au nom des croyances qui sont les vôtres (mais que vous semblez considérer nécessaire d’imposer à d’autres), vous écartez – commodément – cette réalité. L’avortement est pour vous un "péché de femme".

De femme, et uniquement de femme, les hommes et autres personnes ne pouvant, bien sûr, tomber enceintes – l’on ne pouvait vraiment attendre de vous une prise en considération des personnes transgenres ou non binaires, n’est-ce pas ?

Un péché, "la Femme" – qui n’existe que dans quelques esprits étriqués – étant, bien sûr, vouée à être mère. C’est ce que vous affirmez, Émile Duport, en tant que porte-parole des Survivants lorsque vous décriez la pilule contraceptive parce que "Tu as un corps, il est fait comme ça pour être mère et pas pour avoir une sexualité récréative". Le corps de l’homme n’étant pas destiné à la procréation, faut-il en conclure que dans ce beau monde qui est le vôtre, la femme enfante, l’homme dispose ?

François Fillon, de votre côté, vous déclarez à la télévision :

"Par ailleurs, je suis un homme, ça ne vous a pas échappé, je ne suis pas une femme donc ce n’est pas à moi de prendre une décision personnelle sur cette question."

N’est-il pas pour le moins paradoxal, sinon hypocrite, d’affirmer cela tout en fragilisant le droit de faire ce choix par ailleurs ?

Libre aux femmes de prendre une décision personnelle, mais libre aux hommes de déclarer en public que l’avortement n’est pas un droit fondamental, et qu’ils y sont personnellement opposés ? Libres à eux, semble-t-il, de créer un mouvement destiné à entraver l’accès à l’IVG et culpabiliser les personnes qui y ont recours. Libres à eux, en leur qualité d’évêque et dans un pays laïc, de s’adresser directement au président de la République pour demander à ce que perdurent des sites autoproclamés "pro-vie" maquillés en sites d’informations neutres alors qu’ils n’ont qu’un but, empêcher les femmes (auxquelles ils s’adressent exclusivement) d’avorter.

Ceux qui veulent voir ces sites maintenus se raccrochent à la liberté d’expression – dont ils ne se préoccupent pourtant guère lorsqu’il s’agit de faire censurer une œuvre, un film ou une campagne qui leur déplaît. Juridiquement, l’argument n’a que peu de poids. Il suffit de lire l’article 11 de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen (DDHC) – qui protège la liberté d’expression dans notre Constitution – pour se rendre compte que celle-ci peut être limitée "dans les cas déterminés par la loi".

Moralement, l’on peut regretter cela. Mais peut-on vraiment souhaiter que le droit de diffuser des informations déformées ou fausses, surtout lorsqu’elles peuvent avoir un tel impact sur la vie de certaines personnes, soit protégé par la liberté d’expression ? Cela est d’autant plus inique que ces informations trompeuses sont à destination de personnes qui ont souvent besoin d’aide. Elles peuvent être déboussolées, elles peuvent avoir besoin de cacher à leurs parents une grossesse non désirée sous peine de graves conséquences.

Par conséquent, elles sont peut-être fragilisées et plus facilement influençables. Ces sites visent donc à manipuler des personnes potentiellement en situation de faiblesse, en se faisant passer pour des plateformes institutionnelles destinées à fournir des conseils. Moralement, est-il juste de leur donner le droit d’exister tels quels, au détriment de ces personnes et de tant d’autres dont l’accès à une information sérieuse sur l’IVG se trouve entravé ? Que les choses soient claires : Nous ne pensons pas que les sites contre l’avortement devraient être interdits ; nous pensons simplement qu’ils devraient être honnêtes, c’est-à-dire ne pas déformer la réalité et surtout, surtout, préciser qu’ils sont tenus par des personnes opposées à l’IVG qui visent à convaincre de ne pas y recourir.

Nous respectons votre liberté d’expression, respectez notre liberté d’information !

"Quid de la parole des concerné-e-s ?"

Face à ces attaques répétées, face à la médiatisation d’une parole essentiellement masculine qui s’oppose à un droit qui ne la concerne pas directement, naissent des questionnements. Quid de la parole des concerné-e-s ? Où sont les femmes dans ce débat qui ressurgit quarante ans plus tard ? Où est leur droit à une information claire et précise ? Où est leur droit à ne pas être manipulé par des sites douteux qui les harcèlent quand elles se trouvent face à un choix parfois difficile ? Où sont leurs vécus, leurs histoires et leurs doutes ?

En confisquant leur parole, vous confisquez leurs opportunités de s’exprimer sur ce qui doit changer. Lorsque l’on affirme (à tort) que "l’avortement est banalisé" ou que notre vision de la sexualité est “hygiéniste et consumériste”, l’on déplace le débat loin de l’essentiel.

L’essentiel, c’est que parler de contraception, d’avortement, ou plus largement de sexualité, c’est encore délicat en 2016. Cela relève d’une intimité qui, toujours dissimulée dans les échanges à demi-mots sur les règles (sales et taboues), la contraception (devoir évident des femmes ou sacrilège), l'avortement (honteux), n'aurait pas à être partagée. Sauf lorsqu’il s’agit de blâmer ou d’incriminer.

L’essentiel, en effet, c’est aussi que l’on continue de culpabiliser et manipuler les femmes dans ce domaine. Nous devons en permanence nous justifier de notre sexualité, nos oublis, nos choix. Notre responsabilité, notre culpabilité (imposée), dans laquelle nous sommes enjointes à nous morfondre en silence. En 2016, une femme doit toujours être irréprochable. Elle n’a pas le droit à l’erreur. Et même si elle n’a pas commis d’erreur, même si sa contraception lui a fait défaut, même si son médecin l’a mal aiguillée dans ses choix ou dans ses soins, même si son partenaire ne s’est pas préoccupé des conséquences de leur acte à tous les deux, même si elle a été violée, elle reste la première fautive. C’est son “inattention” et la sienne seulement qui est pointée du doigt lorsqu’elle doit choisir (ou non) de mettre fin à une grossesse non désirée.

"La contraception et l'avortement ne doivent ni être tabous, ni l’entière responsabilité de la moitié de l'humanité"

Et alors qu’il faudrait aborder ces problèmes-là, mettre en lumière ces ressentis et ces expériences, réfléchir à des solutions durables pour atténuer la honte et la culpabilité, l’on se concentre sur la question de savoir si les femmes devraient vraiment pouvoir choisir. Alors qu’il faudrait avancer, on recule. Quand la prévention et l’éducation sexuelle sont encore reléguées à des atteintes à la pudeur, on se demande si finalement tant de temps a passé. Quand des tags accusateurs, des fondations et des groupuscules douteux nous affirment qu'avorter c'est tuer et que ces messages sont relayés dans les rues de Paris, on se demande si la société a entendu et compris.

Quand on sait, qu'en 2016, une femme meurt toutes les neuf minutes d'un avortement clandestin dans le monde, on se demande comment certains osent affirmer que le droit de choisir n'est pas un droit ; qu’être contre l’avortement, c’est être pour la vie – pas celles des femmes, alors. Quand, en France, des femmes finissent encore leur histoire par "j'aurais voulu avoir le choix", on se demande comment on peut affirmer que tout a été fait.

La contraception et l'avortement ne doivent ni être tabous, ni l’entière responsabilité de la moitié de l'humanité. En 2016, en Europe comme ailleurs, le droit de choisir est parfois inexistant, parfois minimisé, parfois rejeté, parfois mis en doute, parfois jugé ; alors qu’il doit être un droit fondamental. Un droit qu'il faut, et qu'il faudra encore et encore, revendiquer et défendre.

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