Crédit : compte twitter de Shadow France

Avec sa petite boîte noire, ce monsieur veut faire disparaître tous les ordinateurs

Le "Shadow" a été conçu par une boîte française, Blade, qui se rêve en actrice majeure du "cloud computing".

(© Twitter – Shadow France)

C’est quoi le cloud computing ?

"On voulait révolutionner l’informatique" ;
"On a décidé qu’on allait conquérir le monde et qu’on allait le changer" ;
"Il faut qu’on ait la taille d’un Gafa [désigne les quatre géants du Web, Google, Apple, Facebook et Amazon, ndlr]. Soit dans un an on sera morts, soit on sera Google. On est 70 ici et on y croit tous."

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Voici quelques-unes des modestes ambitions affichées par Emmanuel Freund, 40 ans, cofondateur et président de la société Blade. Dans ses locaux parisiens, le patron a dévoilé le 21 septembre une petite boîte noire qui, selon lui, va remplacer l’informatique tel qu’on le connaît. Ni plus ni moins. Elle sera disponible à compter du 29 novembre.

Après les paroles, les actes. On nous propose une démonstration. Déboule un employé de Blade avec un ordinateur portable low cost. Première surprise : malgré les performances limitées du matériel, il joue à Civilization VI. Deuxième surprise : d’un coup de baguette magique, deux employés de l’entreprise, installés à San Francisco, s’accaparent tranquillou sa partie de Civilization VI sur leur tablette. Comme si le jeu (et tout le contenu de l’ordinateur au passage) s’était téléporté.

L’explication est simple : le contenu de l’ordinateur n’était pas dans l’ordinateur. Il était dans le cloud, stocké sur des serveurs, eux-mêmes hébergés dans de grands data centers. C’est ça, le cloud computing.

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Voilà la bête. (© Blade)

Pourquoi ça serait mieux ?

La petite boîte noire présentée par Shadow a pour ambition de devenir rapidement leadeuse du cloud computing. Si ce nouvel âge de l’informatique s’imposait, cela voudrait dire que plus personne ne stockerait plus rien chez soi et que plus personne n’aurait besoin d’ordinateur tout court. Tout serait délocalisé, dématérialisé.

La petite boîte noire, elle, deviendrait un intermédiaire universel, précieux et très simple d’utilisation : il faudrait simplement lui mettre un clavier, une souris, la raccorder à un écran et relier le tout à l’ADSL. Une fois l’ensemble allumé, pof, nous arriverions en une terre familière qui n’est autre que Windows 10 (c’est le seul OS disponible pour le moment, que cela plaise ou non).

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Blade est convaincue que la terre entière se mettra rapidement au cloud computing. Mais pour l’heure, l’entreprise française entend séduire un tout premier public : le gamer, l’utilisateur le plus redoutable qui soit. Pourquoi ? Parce que leurs jeux demandent des ordinateurs très performants. Si les gamers adoptent Shadow, alors le défi technique sera largement résolu, et le grand public suivra. Bonne nouvelle : d’après les spécialistes, le défi technique est déjà largement résolu. Donc tout est prêt.

Les locaux de Blade dans le IIe arrondissement de Paris.

Mais pourquoi diable faudrait-il convertir le monde au cloud computing ? La société avance les arguments suivants :

  • Puisque tout est dématérialisé, on pourra accéder à son ordinateur et à sa configuration de partout sans avoir à trimbaler quoi que ce soit. D’autant plus qu’on pourra aussi y accéder depuis un smartphone ou une tablette. Ce sera aussi simple et magique que de retrouver son compte Netflix où que l’on soit.
  • Blade affirme aussi que pour ses utilisateurs, investir dans le cloud computing sera moins cher qu’investir dans un ordinateur personnel (ceci est surtout vrai pour les gamers, voir ci-dessous). Ce serait aussi un moyen certain de lutter contre l’obsolescence informatique.
  • L’entreprise n’ose pas encore le crier sur tous les toits, mais son président nous l'a précisé en entretien : le cloud computing est, par nature, écologique. Non seulement parce que l’électricité consommée par un ordinateur est, toutes proportions gardées, plus importante que celle du data center. Mais parce que fabriquer le matériel du cloud serait également plus écologique que fabriquer un ordinateur "pas cloud". Nul doute que cet argument écologique déchaînera, dans les mois à venir, des débats houleux à l’heure où le grand public découvre les ravages de la pollution numérique justement induite par Internet et le cloud.

Combien ça coûte ?

À l’achat, le boîtier coûtera 119,95 euros. Il sera également possible de le louer pour 7,95 euros/mois. À cela, il faudra ajouter un abonnement mensuel allant de 29,95 euros (engagement sur un an) à 44,95 euros (sans engagement).

Blade affirme que, pour un gamer, investir dans ce matériel est beaucoup moins cher que de devoir acheter un nouvel ordinateur tous les trois ans. Par ailleurs, la facture d’électricité passerait de 300 euros sur trois ans à 20 euros. Ces calculs optimistes s’appliquent à un utilisateur gamer. Il n’y a pas encore d’offres ni de chiffres pour le grand public.

 

William Anger, directeur produit chez Blade. Dans sa main droite, l’ancien Shadow. Dans sa main gauche, le nouveau Shadow.

Jusque-là, Shadow ne comptait que 5 000 clients – et 12 000 sur liste d’attente. Le produit qui circulait était une sorte de bêtatest semi-confidentiel à grande échelle. Inconvénient majeur : il fallait bénéficier de la fibre optique pour l’utiliser.

Après un an de travaux intenses et 51 millions d’euros levés (une somme astronomique pour la French Tech), le nouveau Shadow va largement élargir son cloudorat : une connexion ADSL de 15Mb/s suffira. Quinze millions de foyers français disposeraient de cette connexion. Si bien que d’ici à 2018, Shadow compte acquérir 100 000 utilisateurs, en s’appuyant aussi sur les marchés suisses et belges. Et Blade est convaincue que d’ici à quatre ans, il n’y aura plus beaucoup d’ordinateurs traditionnels.

Projections dans le futur

Essayons de former une pensée critique. Mettons que les performances techniques soient à la hauteur. Que les problématiques de sécurité soient archiblindées (Blade est très claire : la sécurité est l’une de ses préoccupations principales). Mettons donc que le monde accepte ce changement de paradigme informatique. Il restera ce problème de taille : comment ne pas se faire rapidement dépasser, tuer ou racheter par un Gafa ou un géant chinois quelconque ?

Là-dessus, Emmanuel Freund est clair : "Nous avons un an d’avance. Un an, c’est ce qu’il faut pour rester leader." Autre argument on ne peut plus sérieux de l’intéressé, mathématicien de formation et docteur en informatique théorique : "Nous avons recruté dès le départ parmi les meilleurs développeurs de France […]. Honnêtement, moi j’ai toujours été capable d’être meilleur développeur que tous les mecs avec qui j’étais. Mais pour Shadow, il y a plein de sujets sur lesquels je suis à la rue et que je ne pourrai jamais comprendre." Voilà qui est rassurant.

Au fond, quel est le vrai but de l’entreprise ? Le patron fait mine de réfléchir : "On veut construire une île avec un laser dessus." WTF ?! On demande plus de précisions. Le patron s’exécute : "Une île avec un laser, mais on ne sait pas à quoi servira ce laser." À travers cette semi-blague (l’île émergera peut-être un jour, qui sait ?) se profile in fine l’identité finalement duplice de Blade : ambitieuse et facétieuse, sérieuse et déroutante, quelque part entre la terre, la mer et les nuages.

Le pack de goodies auquel ont droit les nouveaux employés.

Par Pierre Schneidermann, publié le 23/11/2017

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