Il y a dix ans, Assange prédisait la victoire de Wikileaks (et il avait raison)

À l'heure des fuites d'emails au sein du parti démocrate américain, Wired rappelle qu'Assange avait annoncé sa stratégie dans un manifeste... en 2006.

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En 2006, le monde tournait parfaitement sans Wikileaks, mû par les invisibles rouages de secrets de corporations et d'États. Le nom de Julian Assange n'évoquait rien à personne. Pourtant, dans son coin, l'informaticien suédois préparait déjà sa révolution numérique en publiant, sur son blog, son premier manifeste pour la transparence totale, intitulé "Conspiracy as Governance". 

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Dix ans plus tard, Wired s'est à nouveau penché sur cet écrit de jeunesse, et a réalisé deux choses : premièrement, qu'Assange y détaille de manière limpide toute la stratégie de déstabilisation du pouvoir que Wikileaks mettra en œuvre dans la décennie suivante ; deuxièmement, que le cybermilitant y annonce la victoire de son organisation... à raison. Lorsque l'on prend du recul sur la situation actuelle en la comparant avec ce qu'Assange considère comme son ambition finale, on ne peut constater qu'une chose : même cloîtré dans son ambassade londonienne, le fondateur de Wikileaks est parfaitement arrivé à ses fins.

Alors certes, le monde n'est pas encore devenu la dystopie de verre qu'Assange imagine peut-être tous les soirs en s'endormant et s'évertue à construire tous les matins — en se préoccupant de moins en moins des notions de vie privée individuelle et de dignité humaine —, dans laquelle toute information devrait être accessible en place publique. Mais l'important n'est pas là : pour le militant, la priorité de Wikileaks est d'instiller la peur de la fuite chez les organisations qu'il combat, de manière à les forcer à devenir plus transparentes de facto. Voilà ce qu'écrit Assange :

"Plus une organisation est secrète ou injuste, plus les fuites lui inspirent un fonctionnement peureux et paranoïaque. Cela résulte en une minimisation des mécanismes internes de communication efficaces (et une augmentation de la "taxe cognitive du secret") et un déclin cognitif conséquent et généralisé du système, résultant en une capacité amoindrie de garder le pouvoir tandis que l'environnement requiert la capacité d'adaptation."

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La paranoïa, plus puissante que le scandale

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Oui, c'est un peu lourd, mais en français normal ça donne ça : à mesure que Wikileaks fait fuiter des documents de toutes provenances et de tout types, les organisations dont le fonctionnement repose en partie sur les communications secrètes (agences de renseignements, multinationales, entités diplomatiques) réalisent qu'elles ne sont plus à l'abri d'une fuite, et se mettent à flipper. La panique qui s'ensuit déséquilibre leur fonctionnement, réduit leur influence et desserre, ne serait-ce que temporairement, leur emprise sur le monde.

Si vous pensez à Mr. Robot, bravo, vous y êtes. Wikileaks n'a pas besoin de balancer des informations sur tout le monde, il lui suffit d'en balancer assez pour que tout le monde se sente menacé. La paranoïa fait le reste. Voilà ce qu'Assange appelle "la taxe cognitive du secret" : l'angoisse de voir ses communications internes dévoilées au grand public. Dans son manifeste, Assange décrit cet état comme une "stupeur organisationnelle".

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En 2016, Wikileaks a accompli sa mission principale. Aujourd'hui, le nom fait frémir n'importe quelle corporation, peu importe sa taille ou son influence. La question de la transparence des organes gouvernementaux ne s'est jamais posée avec tant d'insistance, les lanceurs d'alerte se multiplient. Personne, de la NSA à l'agence mondiale antidopage, ne semble plus intouchable. Après les révélations des emails du congressman Colin Powell, écrit Wired, de plus en plus de figures publiques américaines effacent le contenu de leurs boîtes mail et troquent leurs smartphones connectés pour de vieux téléphones portables à clapet.

Bref, ils effacent les traces. D'autres, comme Donald Trump, n'utilisent même plus de mails pour communiquer, par peur du piratage. Exactement comme Assange l'avait prédit. Ce qu'il n'avait pas vu venir, en revanche, c'est l'instrumentalisation de son organisation par des puissances étatiques dans la lutte de pouvoir mondiale — notamment lors des dernières révélations sur le camp Clinton, qui proviendraient de "hackers d'État" russes, ce que nie fermement Wikileaks. La transparence n'a pas tardé à devenir une arme comme une autre.

Par Thibault Prévost, publié le 20/10/2016

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