La blackface d’Antoine Griezmann : le fruit d’une longue tradition raciste

Ce dimanche, le footballeur Antoine Griezmann a posté une photo de lui déguisé en basketteur noir des années 1980 pour une soirée privée. Cet exemple de "blackface" a suscité l’indignation et la colère de très nombreux internautes, fatigués de devoir encore expliquer le racisme de l’acte.

Ce dimanche 17 décembre, Antoine Griezmann, attaquant de l’équipe de France et de l’Atlético de Madrid, a posté sur Twitter une photo de lui déguisé en basketteur des années 1980, grimé en Noir, avec le message "80’s Party" et un smiley hilare.

Résultat ? En l’espace d’une heure, le cliché a récolté environ 5 000 réponses pleines de colère et d’indignation, comme le rapportent Les Inrocks. Pour nombre d’internautes, il est inacceptable qu’on ne sache toujours pas ce qu’est la "blackface", et en quoi il s’agit d’un acte raciste.

Une tradition raciste

Comme le Collectif des Raciné·e·s, collectif féministe décolonial, l’explique :

"La blackface est le fait de se grimer le visage et/ou le reste du corps en noir et de se déguiser par l’ajout de perruques imitant les cheveux afros, de vêtements/attributs traditionnels africains (foulards, boubous, bijoux) afin d’imiter de manière caricaturale les personnes noires."

La blackface est "issue d’une histoire et tradition racistes", puisqu’elle remonte aux périodes de l’esclavage, de la ségrégation raciale et du colonialisme. Il s’agissait à l’origine d’une pratique théâtrale consistant à faire des caricatures racistes et humiliantes des personnes noires, notamment dans les minstrel shows aux États-Unis (des sortes de spectacles de cabaret). C’est un acteur blanc new-yorkais, Thomas D. Rice, qui a popularisé la pratique dans les années 1830.

Sa caricature d’un esclave évadé nommé Jim Crow, qu’il incarnait en chantant et en dansant le visage noirci et vêtu de guenilles, a eu un tel succès qu’on a donné le nom du personnage aux lois mettant en place la ségrégation raciale dans les États du Sud.

Ces caricatures dépeignant les personnes noires comme stupides, sales et paresseuses – légitimant et encourageant la cruauté avec laquelle elles étaient traitées –, ont ensuite été véhiculées par le cinéma. En témoigne ce numéro de Judy Garland, l’actrice principale du Magicien d’Oz, dans un minstrel show :

La blackface et ses déclinaisons se retrouvent jusqu’en Europe, notamment aux Pays-Bas à travers le personnage folklorique de Zwart Piet. Et comme Ghislain Vedeux, administrateur du Conseil représentatif des associations noires de France (Cran), l’a expliqué à Rue 89, "le blackface a permis de justifier l’infériorité des Noirs".

De l’ignorance du racisme systémique

Le "déguisement" d’Antoine Griezmann nous montre la résilience de cette pratique. Face à l’indignation générale, le footballeur s’est d’abord défendu en expliquant être "fan des Harlem Globetrotters et de cette belle époque", et qu’il s’agissait d’un "hommage". Finalement, il a supprimé le cliché et cette justification, pour reconnaître un acte "maladroit" et s’excuser d’avoir "blessé certaines personnes".

Son explication n’a pas convaincu grand monde, puisque comme BuzzFeed l’expliquait l’année dernière :

"Vouloir rendre hommage à une célébrité afro-américaine ne justifie pas de se noircir la peau avec du cirage ou du maquillage, perpétuant ainsi l’ancienne tradition de la 'black face', qui vise à se moquer et à caricaturer la population noire."

Beaucoup d’internautes ont critiqué les réponses et défenses d’Antoine Griezmann, qui montrent à leurs yeux l’ancrage et l’ampleur du racisme systémique. Ils et elles s’interrogent sur le fait que ni Antoine Griezmann ni son entourage ne connaissaient pas le problème de la blackface, et que le footballeur n’ait reconnu qu’une "maladresse" sans voir le racisme à l’œuvre.

Le hashtag #AntoineGriezmannIsOverParty a été lancé, faisant écho au #SheraIsOverParty, lancé fin août après que la youtubeuse s’était filmée en blackface. La jeune femme avait fini par supprimer sa vidéo polémique, et expliqué qu’elle ne savait pas "ce qu’était le blackface".

Louis-George Tin, président du Cran, soulignait alors auprès de Rue 89 comment "l’ignorance est bien souvent à l’origine du racisme". Pour l’historien Pascal Blanchard, c’est notamment parce que "nous n’avons pas fait le lien entre la société coloniale et notre société actuelle".

Par Mélissa Perraudeau, publié le 18/12/2017