"Femmes contre le féminisme", le mouvement qui désole

Depuis le mois de janvier, de jeunes femmes postent sur le Tumblr "Women against feminism" et sur la page Facebook associée, des photos d'elles, pancarte à la main, expliquant pourquoi elles n'ont pas, selon elles, besoin du féminisme. Entre idées préconçues sur les féministes et oubli des principaux fondements du mouvement, leur message m'inquiète. 

Avec quelques 6000 likes hier et plus de 7000 ce matin, le mouvement autoproclamé "anti-féministe" du Tumblr "Women against feminism" semble prendre de l'ampleur. En effet, de jeunes femmes âgées de 18 à 25 ans et apparemment américaines sont toujours plus nombreuses à exposer leurs arguments contre le féminisme. Arguments qui ne tiennent pas vraiment la route et démontrent une vision erronée et ultra-cliché des féministes. Je vous raconte.

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"Je n'ai pas besoin du féminisme parce que j'aime quand un homme me dit des compliments au sujet de mon corps" = Donc les féministes n'apprécient pas lorsqu'on les complimente sur le physique...  (Crédit Image : Tumblr women against feminism)

Si ce Tumblr est né, c'est bien parce que le féminisme n'a pas une définition universelle et que son sens peut être sujet à diverses controverses et interprétations. Il n'y a qu'à voir l'ambiguïté qui tourne autour de ce mot dès son apparition. En effet, le terme naît en France d'abord dans le vocabulaire médical pour désigner une pathologie à la fin du XIXème siècle, celle de la féminisation des sujets masculins. Un sens négatif donc ,qui montre aussi toute la difficulté d'une définition de ce qui est devenu un des mouvements sociaux les plus importants du XXème siècle.

On reprendra donc la définition approximative du Centre national de ressources textuelles et lexicales (CNRTL) :

C'est un mouvement social qui a pour objet l'émancipation de la femme, l'extension de ses droits en vue d'égaliser son statut avec celui de l'homme, en particulier dans le domaine juridique, politique, économique.

Alors que certains diront que le féminisme est devenu un mot-valise voire une notion obsolète, que d'autres considéreront que c'est toujours un combat quotidien et qu'il devrait être en chacun(e) de nous, etc. toutes les femmes n' estiment pas le féminisme de la même manière – et heureusement d'ailleurs. Pourtant, découvrir un Tumblr où autant de stupidité s'étale donne mal au cœur.

Afin de comprendre leur message, j'ai ainsi repris quelques arguments qui expliquent la création du Tumblr dans un article intitulé "Pourquoi je me considère comme anti-féministe" afin de démontrer pourquoi je ne suis pas – la plupart du temps – d'accord avec elles. Somme toute, pourquoi ils ne collent pas avec ma vision européo-centrée de féministe. Une vision parmi tant d'autres.

L'égalité des droits existe

"Les féministes sont les seules personnes qui pètent un câble lorsque qu'on leur dit que les femmes ont déjà exactement les mêmes droits que les hommes. Ce n'est pas assez. Elles veulent toujours plus. Elles veulent désespérément être des victimes. Elles veulent une position sociale privilégiée." – extrait du Tumblr "Women against feminism".

Parfois, je me dis que si après avoir obtenu le droit de vote en 1944, les Françaises s'étaient dit : "Bon ça y est, plus besoin de continuer la lutte, on a déjà fait une grande avancée", il n'y aurait sûrement pas eu en 1965 le droit des femmes à travailler sans l'accord de leur mari, la Loi Neuwirth autorisant la contraception en 1967, puis la loi Veil sur l'IVG en 1975 – on peut continuer à énumérer les améliorations encore longtemps. Heureusement qu'elles ont voulu toujours plus ! Et sous prétexte que les femmes ont déjà acquis beaucoup de droits, il faudrait s'arrêter là.

Sauf que l'égalité hommes/femmes n'est toujours pas parfaite. Que ce soit au niveau des salaires, de la sphère politique, la sexualisation du corps, des tâches domestiques, du nombre encore trop important de viols, etc.

Ces jeunes femmes auraient-elles oublié ce qu'ont fait leurs prédécesseurs, Elisabeth Cady Stanton, Susan Brownell Anthony ou Lucy Stone, pour ne citer qu'elles ? Pourtant, les Etats-Unis, en accordant le droit de vote en 1919 aux femmes, en reconnaissant l'avortement comme un droit constitutionnel en 1973, ont pendant quelques temps eu une longueur d'avance sur la France, cette nation qui restera à jamais dans les mémoires – et peut-être à tort – comme le pays des Droits de l'Homme...

"Je n'ai pas besoin de féminisme parce que l'égalitarisme c'est mieux" = Le féminisme ne défend-il pas l'égalité entre les deux sexes ? (Crédit Image : Tumblr)

"Je n'ai pas besoin de féminisme parce que l'égalitarisme c'est mieux" = Le féminisme ne défend-il pas l'égalité entre les deux sexes ? (Crédit Image : Tumblr)

Le mot "féminisme" est discriminatoire

“Fem” se réfère spécifiquement aux femmes. Ça ne peut jamais se référer à un homme. Dire que c'est seulement à travers les femmes que l'égalité des droits peut être demandée, c'est comme dire que c'est seulement à travers les Noirs que les gens peuvent obtenir des droits. – extrait du Tumblr "Women against feminism".

Si on peut reprocher une appellation qui peut porter à confusion, le féminisme n'est pas qu'une histoire de femmes. A mon sens, un homme est tout aussi légitime pour défendre l'égalité entre les deux sexes.

Le problème, c'est que certaines personnes se revendiquant féministes ne voient pas la chose de la même manière. A titre d'exemple, j'avais été particulièrement choquée par les propos d'une manifestante lors de la dernière Slut Walk (littéralement "marche des salopes", initiée à Toronto en 2011 afin de dénoncer le sexisme, les violences sexuelles et le dénigrement du viol) : "Les hommes n'ont rien à faire là." Sympa.

Heureusement, d'autres regrettaient justement de ne pas voir plus d'hommes se rallier à leur cause. Car la conquête de l'égalité ne rime-t-elle pas aussi avec la mixité ? En attendant, j'ai quand même l'impression qu'ils sont encore trop peu nombreux à se bousculer lorsqu'il s'agit de défendre l'égalité entre les sexes... Les hommes auraient-ils en fait peur des féministes ? Ou les féministes ne laisseraient-elle pas les hommes intervenir dans leur combat ?

Pourtant, dans l'Histoire, il y a bien eu des hommes féministes. Mais alors qu'on retient facilement les noms Olympe de Gouges ou Louise Michel, on n'entend que très peu parler de Léon Richer, celui qui a pourtant été considéré comme "le père du féminisme français" à la fin du XIXème.

Et aujourd'hui, des associations comme Mix-cité par exemple, se revendiquent à la fois féministes et mixtes tandis que plusieurs articles relaient la présence croissante d'hommes lors des manifestations. Preuve que ce n'est pas incompatible.

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"Je respecte tous les humains et pas seulement un seul genre" = Donc les féministes ne respecteraient pas les hommes ? (Tumblr)

L'égalité des salaires existe... mais c'est ton choix

L'allégation "l'égalité de rémunération" est fausse et a été démystifiée. Les différences "moyennes" de rémunération peuvent être dues à des choix de carrières qui ont des revenus différents. Le moyen le plus facile pour les femmes de "réduire l'écart de rémunération" est de se former pour l'ingénierie, l'informatique, et les carrières scientifiques (celles  qui sont les mieux rémunérées). Mais elles préfèrent se plaindre. – extrait du Tumblr "Women against feminism".

Alors oui, comparer la globalité des salaires homme-femme sans distinction de poste n'a pas vraiment de sens. Cependant, selon un rapport de la Comission Européenne, "dans certains cas, les femmes et les hommes ne perçoivent pas un salaire égal bien qu’ils effectuent un même travail ou un travail de même valeur". Il est bien là le problème, et les Etats-Unis n'échappent pas au phénomène.

C'est donc cette "discrimination directe" qui, bien qu'amoindrie, continue d'exister. La conséquence d'un problème bien plus majeur : la vision que notre société donne des femmes. En effet, certaines conditions sociales dictent encore les parcours éducatifs, en réalisant une dichotomie entre travail d'hommes et travail de femmes.

Et puis, il y a ce fameux "plafond de verre", ce mur invisible qui continue d'empêcher certaines femmes d'accéder aux structures les plus hiérarchiques, avec des carrières qui progressent plus lentement par rapport à leurs homologues masculins. Si on peut également regretter une autocensure engendrée par les femmes elles-mêmes, n'est-elle pas la résultante de stéréotypes inculqués depuis l'enfance aussi bien chez les petits garçons que chez les petites filles ?

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"Je n’ai pas besoin du féminisme pour m’offrir une augmentation non méritée et gagnée en travaillant moins qu’un homme. Je veux l’égalité et pas un privilège. PS : faire à manger pour mon petit copain quand il rentre fatigué du travail ne me dévalorisera pas" = comme si les féministes défendaient le slogan "travailler moins pour gagner plus" et ne faisaient jamais la cuisine...

La fantaisie de la culture du viol

Les féministes aiment dire qu' "une femme sur quatre a été violée pendant sa vie. La véritable statistique c'est que "une femme sur quatre a été victime d'une agression sexuelle", ce qui peut signifier qu'elles ont été violées, touchées, embrassées, ou avoir subi des commentaires obscènes. "L'agression sexuelle" peut être une catégorie très large. Mais les féministes utilisent l'aspect le plus choquant (le viol) et ensuite déclarent que c'est la définition. – extrait du Tumblr "Women against feminism".

Remettons les choses à plat. Selon les statistiques, en effet, ce n'est pas une femme sur 4 qui est violée mais une femme sur 5 (c'est vrai que la différence est vraiment notoire...). Sauf que 1 femmes sur 4, ce n'est pas non plus "la véritable statistique" puisque de nombreuses études relaient que ces chiffres sont minimisés.

En effet, ils se basent sur le nombre de victimes qui ont porté plainte, or toutes les femmes victimes de viol n'osent pas se rendre au commissariat et c'est bien connu. Alors pourquoi chipoter sur des chiffres ? Surtout que lorsqu'on voit la photo ci-dessous, on se dit qu'elle finira par se rallier à la cause : "les femmes devraient arrêter de s’habiller comme des salopes si elles ne veulent pas être victimes”, propos d'un policier de Toronto en 2011, donnant naissance aux Slut walks.

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"Je n'ai pas besoin de féminisme parce que être bourrée à une soirée et coucher avec un étranger c'est juste de l'irresponsabilité et pas du viol" = désespérant d'entendre encore des discours qui minimise autant le viol.

Les flics du Vagin

Un grand nombre de féministes semblent penser qu'elles ont été désignées comme La Police des femmes, qui peut ensuite pointer du doigt les autres femmes pour des choses qui ne sont pas considérées comme étant "bien". Maquillage, rasage, porter du rose, et bien d'autres sont tous des «crimes contre le féminisme» et passible d'attaques sociales. – extrait du Tumblr "Women against feminism".

Si la découverte de ce Tumblr peut provoquer une grande colère, il n'est pas non plus légitime d'aller insulter à tout va ces jeunes femmes. On peut se révolter bien évidemment, mais ce n'est surement pas en leur lançant des commentaires outrageants qu'elles vont se réconcilier avec le féminisme ! Alors quand on lit ça sur la page facebook : "Hey les gens, j’ai dû supprimer une photo envoyée par une fan. Apparemment, elle recevait trop de messages de haine de la part de féministes, ce qui l’a perturbée", on se dit que ce n'est pas non plus la solution...

On passera vite sur la partie la plus stupide de son argumentation. Le vieux cliché de la féministe qui ne se rase pas, ne se maquille pas et ne porte jamais de rose. On pourrait limite ajouter, la féministe qui s'habille comme un sac, qui se douche presque jamais, qui déteste les hommes parce qu'elle est lesbienne ou mal-baisée...

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"Je n'ai pas beosin du féminisme parce que je n'ai pas besoin de me laisser pousser les poils pour prouver que je suis égal aux hommes" = Sans commentaire (tumblr)

L'avortement est une forme d'émancipation

Je ne suis pas d'accord. Je n'ai pas besoin de voir mon bébé éjecté de mon utérus pour me sentir émancipée. Mais l'industrie de l'avortement fait une tonne d'argent avec cette émancipation. "L'avortement est une émancipation" apprend aux femmes à considérer leurs utérus étant rien qu'une poubelle rempli de déchet. – extrait du Tumblr "Women against feminism".

Un texte qui pourrait faire retourner dans sa tombe Simone de Beauvoir, qui a rédigé en 1971, le célèbre Manifeste des 343 salopes. "Être féministe, c’est lutter pour l’avortement libre et gratuit" peut-on lire. "Il va de soi que nous n’avons pas comme les autres êtres humains le droit de disposer de notre corps. Pourtant notre ventre nous appartient".

Dans cette volonté française, il n'y a donc jamais été question de dire aux femmes, "si vous voulez vous émanciper, avortez !".  Un non-sens total. En même temps, aux Etats-Unis les méthodes pour le rendre plus cher et plus difficile d'accès existent toujours, tandis qu'en France, l'avortement est désormais remboursé en grande partie par l'Assurance maladie.

Et c'est sans compter les nombreuses manifestations anti-avortement outre-Atlantique, rien à voir avec les quelques 16 000 manifestants de "La marche pour la vie", cortège mené par Christine Boutin et son parti Force Vie en janvier dernier à Paris.

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"Je n'ai pas besoin du féminisme parce que je ne mérite pas d'être persécutée par une prof parce que je lui ai dit que je voulais être une épouse et une maman et pas un businessman" = C'est bien connu, aucune féministe n'a d'enfants ni de mari.

Après avoir successivement rigolé à propos du ridicule des clichés véhiculés, puis connaître un irrépressible élan de féminisme avant de pleurer pour mieux insulter dans ma barbe la société américaine et ses mœurs qui ont mené à de tels propos, je me demande comment elles ont pu en arriver là ? Comment ont-elles pu perdre à jamais la foi en le féminisme (si elles l'ont jamais eue un jour ?)

Alors pour se rassurer on dira qu'elles sont juste incultes, que ce sont des jeunes femmes qui ne sont jamais sorties de chez elle, qu'elles n'ont juste rien compris du tout à ce qu'est le féminisme ; car dans leurs messages on retrouve finalement des valeurs similaires, comme l'explique très bien un article sur Madmoizelle.

Mais ne vivant pas aux Etats-Unis, j'ai du mal à réaliser à quoi "ressemblent" les féministes qui s'exposent aux médias. Car il me semble que c'est un des grands problèmes du féminisme aujourd'hui : on entend parler seulement des féministes les plus extrêmes, ce qui porte parfois préjudice au mouvement en lui-même.

Les Femen ne sont pas les seules féministes aujourd'hui. Parce qu'un groupe de femmes qui, seins à l'air, revendique l'égalité, ça séduira plus les médias qu'un groupe de nanas qui se baladeront, habillées normalement, dans la rue avec des pancartes...

A chacun sa vision du féminisme, mais mesdemoiselles, on peut très bien être féministe, s'épiler, se maquiller, porter du rose, vouloir se marier et avoir des enfants, aimer cuisiner, ne pas se positionner en tant que victime ; et vouloir toujours plus d'égalité car il reste du chemin à faire. Tout ça n'est pas incompatible. Ou alors je ne suis pas féministe.

Après tout ce beau discours,  je vous conseille d'aller faire un tour sur le Tumblr "Je n'ai pas besoin du féminisme (quoique)", histoire de vous détendre un peu. Ah ça va mieux tout d'un coup !

Par Anaïs Chatellier, publié le 17/07/2014