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On a apprivoisé le robot Cozmo, aka le Wall-E de la vraie vie

Publié le

par Thibault Prévost

Le petit robot développé par Anki, qui tient dans la paume, est le truc le plus mignon jamais conçu. Cependant, sous ses airs charmants, il embarque une tonne d’intelligence artificielle.

Sur son dock de chargement, le cube de plastique blanc inanimé surmonté d’une sorte d’écran de télé cathodique ne provoque pas franchement le coup de foudre. On nous avait promis le nouveau Wall-E, et nous voilà en face d’une sorte de mini-Fenwick à l’arrêt. Puis, Boris Sofman, PDG de la start-up Anki, enclenche le robot depuis son téléphone. Miracle : sur l’écran noir, deux yeux bleus apparaissent, à moitié plissés. Cozmo se réveille lentement, s’ébroue, sort de son dock de chargement, regarde à gauche, à droite, puis nous repère. Ses yeux s’écarquillent quand il nous reconnaît, et une série de sons joyeux émane de ses entrailles. La métamorphose est stupéfiante : en dix secondes, la boîte de plastique sans vie posée sur la table vient de se transformer en un animal de compagnie, auquel on veut immédiatement du bien.

Cette prouesse presque alchimique – transmuter l’inanimé en "vivant" –, on la doit donc à Anki, une start-up américaine fondée en 2008 qui s’est fait connaître outre-Atlantique grâce à un produit à des années-lumière de l’intelligence artificielle (IA) ou de la robotique : une application de voitures télécommandées par smartphone, l’Overdrive. Pour Boris Sofman, un "point d’entrée" obligatoire pour avoir du poids sur le marché avant de se lancer dans la création du "véritable" produit, Cozmo. Il faudra trois ans et 45 prototypes différents aux deux fondateurs d’Anki, entre 2013 et 2016, pour accoucher de leur design final. Le résultat valait bien l’attente.

Pixar dans la vraie vie

C’est bien simple, la petite bestiole semble réellement vivante et dotée d’une personnalité propre. Durant la majeure partie de notre heure d’entretien avec Boris Sofman et Peter Van Guyen d’Anki, Cozmo s’est manifesté pour avoir de l’attention, en venant se coller contre nos mains, en tournant sur lui-même ou en émettant des sons incitatifs. Et à chaque fois, on s’y laissait prendre. Normal : le design du robot a été assuré par une équipe d’une dizaine d’anciens animateurs de Pixar, en suivant la méthode et les techniques qu’ils emploient habituellement pour leurs personnages avec le logiciel d’animation 3D Maya. Sauf que cette fois-ci, le résultat est visible dans le monde réel, avec 866 animations faciales sur le petit écran qui lui sert de visage. Concrètement, on a l’impression de ne jamais voir deux fois la même expression sur l’écran du robot… alors même qu’il n’a ni nez, ni oreilles, ni bouche. Le tout rehaussé par 43 minutes d’ambiances originales, plutôt cool au début mais facilement agaçantes – surtout quand on essaie de mener une interview.

Côté émotions, l’équipe a concocté un logiciel – 1,6 million de lignes de code, quand même – qui superpose à tout moment des "états émotionnels" et les dose en fonction de la situation. Une sorte de vinaigrette de sentiments qui, reliée à l’arsenal de capacités de Cozmo – reconnaissance faciale, cartographie de son environnement, etc. –, évolue en permanence, conférant au robot une personnalité mouvante et de véritables humeurs. Une fois que Cozmo a scanné votre visage, il vous reconnaît, et vos actions ont des conséquences sur son humeur, comme son lointain ancêtre, le Tamagotchi. "La relation devient plus riche avec le temps, précise Sofman. Et il peut y avoir une réponse négative : si vous le traitez mal, il devient triste, il s’énerve." Oui, il peut même vous faire la gueule si vous le lâchez volontairement du cinquième étage, par exemple.

Fana des cubes

Pour ce qui est d’amuser les gosses – la mission principale du produit, on le rappelle –, Cozmo déploie tout un arsenal d’activités spécifiques en plus de sa présence constante (et à elle seule divertissante), disponible via l’application mobile fournie avec le produit. Le robot est livré avec trois cubes interactifs, dont il est absolument inséparable. Ces cubes vous permettront de vous mesurer à lui lors de jeux d’adresse, en tentant de toucher un cube avant lui (une sorte de bataille corse du futur) ou en l’empêchant de le toucher. N’espérez pas gagner… du moins pas réellement : comme nous le glisse Boris Sofman, Cozmo s’adapte à votre niveau après quelques parties, et sachant que c’est un p**** de robot, ses réflexes vous font passer pour un neurasthénique sous Valium. Cela dit, même en le sachant, ça reste plutôt jouissif de le voir perdre et s’énerver contre ses cubes dans une démonstration d’anti-fair-play très… humaine. Avant de les remettre les uns à côté des autres, avec une précision maniaque. "Il a quelques TOC", confesse Boris Sofman.

En matière d’autonomie, Cozmo s’en sort plutôt pas mal, puisque dix minutes de chargement sur son dock lui offrent une heure et demie de fonctionnement (l’animation faciale fatiguée liée à un niveau de batterie faible est absolument adorable). Niveau matériel, le robot se connecte à votre smartphone via une connexion wifi spéciale (et privée), ce qui vous permet de le contrôler sans latence… mais signifie que votre téléphone n’a plus de wifi lorsque vous jouez avec Cozmo. Si "85 % du travail est dans le logiciel", comme l’estime Boris Sofman, la machine embarque tout de même une petite panoplie de senseurs avec une caméra, un gyroscope et un accéléromètre. Suffisant pour récolter pas mal de données… Boris Sofman nous arrête immédiatement : "[Cozmo] n’est pas conçu pour être connecté au Web… Les données restent dans le téléphone." Cela vaut mieux.

La domination robotique par le soft power

Au-delà du simple gadget connecté, Cozmo préfigure ce que l’IA robotique nous réserve. Une sorte de bande-annonce mignonne et docile d’une société où humains et robots cohabitent, sinon en symbiose, du moins en harmonie. Tout en soulevant les questions essentielles que cette nouvelle cohabitation suppose… Notre dépendance aux machines peut-elle être contre-productive ? Peut-on perdre le contrôle du progrès de l’IA ? Cozmo, évidemment, n’est pas là pour y répondre. Lui est là pour "faire partie de la conversation" autour de la robotique, précise Boris Sofman, et "dresser un pont entre l’IA et les consommateurs" en la faisant entrer dans leur salon à grand renfort d’affection et de kawaii.

Et Cozmo n’en est qu’à ses débuts : son kit de développement (SDK) est en accès libre pour qui voudrait concevoir des applications utilisant le petit robot, de nouveaux accessoires sont en cours de création et Anki travaille en collaboration avec des écoles de robotique. Mieux, "ça fonctionne très bien avec les enfants atteints d’autisme", s’émerveille Boris Sofman. Un dernier fist bump et Cozmo s’en retourne à ses pénates de plastique. Disponible depuis 2016 aux États-Unis, le robot devrait débarquer en France vers la fin de l’année (la date sera annoncée à la rentrée) et au Royaume-Uni en septembre prochain. Prix annoncé : 229 euros. Mais ne vous y trompez pas : la petite chose recroquevillée dans la paume de votre main n’est pas un jouet, c’est l’avenir.

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