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Les trolls d'Internet, bientôt condamnables ?

Publié le

par Théo Chapuis

Le gouvernement britannique propose une loi pour renforcer la condamnation des trolls d'Internet pour des peines allant jusqu'à deux ans. En France, c'est le cyber-harcèlement qui est puni de la même durée d'incarcération. Coup d'œil sur quelques antécédents et la notion-même de trolling.

Entre immondes salauds du web et simples contradicteurs compulsifs, la typologie du troll sur Internet reste compliquée (Crédits image : <a href="http://www.openpen.co.uk/features/articles/an-observation-on-trolling/" target="_blank">OpenPen</a>)

Londres en a soupé, des trolls d'Internet. À tel point que le gouvernement britannique envisage d'augmenter considérablement les peines à l'encontre de ces caïds de l'agora 2.0, eux qui font régner la terreur sur les réseaux sociaux jusqu'à dénaturer le sens de l'information.

Dimanche 19 octobre, parmi les propositions de loi du gouvernement britannique, un volet concernait les personnes déclarées coupables de harcèlement sur Internet au Royaume-Uni. Comme Le Monde le rapporte, elles pourraient encourir des peines allant jusqu'à deux ans de prison.

Chris Grayling, secrétaire d'Etat à la justice, détaillait cette nouvelle politique au journal conservateur Mail on Sunday :

Il s'agit d'une loi pour combattre la cruauté et marquer notre détermination à prendre position contre les meutes aboyant sur Internet.

"Cruauté", "meute"...  Grayling n'y va pas de main morte. Et il en remet une couche, façon champ sémantique venimeux  :

Ces trolls d'Internet sont des lâches qui empoisonnent la vie de la nation. Personne ne tolèrerait que l'on distille un tel venin en personne, donc cela n'a pas non plus sa place sur les réseaux sociaux.

Une belle introduction dramatique pour faire accepter l'idée aux électeurs : le conservateur affirme être "déterminé à quadrupler" la peine encourue pour ce genre de délit, alors qu'elle est de six mois pour l'instant.

Antécédents britanniques

Évidemment, du trolling par esprit de contradiction au harcèlement en ligne, il s'agit d'être clair. A priori, le gouvernement britannique pense plutôt aux véritables fauteurs de trouble d'Internet, comme Sean Duffy, internaute étrangement appelé "troll" par la BBC en 2011. L'individu de 25 ans au moment des faits s'était amusé à se moquer violemment d'une adolescente de 15 ans qui s'était suicidée.

Ajoutant le mauvais goût au mépris, il avait posté une vidéo sur YouTube qui mettait en scène une locomotive à visage humain : la jeune fille avait alors choisi d'en finir en se jetant sous un train. Duffy avait alors été condamné à quatre mois de prison.

Mais l'attitude véhémente de Chris Grayling envers les trolls d'Internet peut également faire référence à la campagne de dénigrement sur Twitter qui a visé il y a peu les parents de la jeune britannique Madeleine McCann, ou "Maddie" dans les médias, disparue en 2007 dans le sud du Portugal. Actions individuelles, actions collectives... la loi englobera-t-elle tout le spectre des comportements anxiogènes en ligne ?

En France, deux ans de prison pour le cyber-harcèlement

En France aussi, le harcèlement en ligne a produit des antécédents judiciaires. Réseau social du chaud par excellence, c'est sur Twitter que les exemples se ramassent facilement. En mars 2013, un internaute était condamné pour avoir injurié Jean-François Copé, alors secrétaire général de l'UMP, sur la plateforme, au soir du premier tour de la présidentielle de 2012. Résultat : il avait été condamné par le tribunal correctionnel de Paris à 150 euros d'amende avec sursis et 1 euro de dommages et intérêts pour "injure publique". On est (heureusement) loin de deux longues années à l'ombre.

Plus grave, c'est à cause d'une campagne de dénigrement sur Facebook que Robin Marcheras, 24 ans, s'est suicidé mi-octobre. Comme Generation NT le rappelle, l'homme de 24 ans venait d'être condamné à six mois de prison ferme pour avoir torturé un chat, ses actes ayant été filmés et publiés sur le réseau social. Mais ça ne suffisait pas pour de nombreux trolls qui lui ont mené la vie (en ligne) dure, et ce même après sa condamnation.

Beware, trolls gonna be trollin'

Autre exemple avec celui de Marion, 13 ans, a mis fin à ses jours en 2013. Cette adolescente scolarisée dans un collège de l'Essonne avait été la cible de dénigrements en ligne "car elle était différente", racontait sa mère au Figaro, qui brosse un portrait de jeune fille modèle – donc à contre-courant des critères de popularité à l'adolescence. Sa famille avait ensuite déposé plainte le 13 juin 2013 pour "violences, menaces de mort, provocation au suicide, homicide involontaire et omission de porter secours". Une enquête administrative était en cours au collège où était scolarisée la jeune fille.

Dans les deux cas cités plus hauts, il est difficile de savoir si les affaires ont bénéficié d'un suivi judiciaire afin de punir les responsables du cyber-harcèlement. Légiférer à ce niveau est encore très complexe pour la justice française, surtout dans un pays où 40% des 13 à 16 ans se disent victimes de harcèlement en ligne.

Pourtant, l'article 222-33-2 du code pénal est clair : les individus qui se rendent coupables de cyber-harcèlement sont à sanctionner... de deux ans de prison également. Il dispose que :

Le fait de harceler autrui par des propos ou comportements répétés ayant pour objet ou pour effet une dégradation des conditions de travail susceptible de porter atteinte à ses droits et à sa dignité, d'altérer sa santé physique ou mentale ou de compromettre son avenir professionnel, est puni de deux ans d'emprisonnement et de 30 000 € d'amende.

Harcèlement en ligne ou trolling ?

Mais entre ce qui relève du trolling et le harcèlement en ligne, il s'agit de faire la différence. Si le gouvernement britannique veut sanctionner le cyber-harcèlement, il doit être clair dans sa définition du crime. En effet, de nombreux comportements en ligne, dont certains sont écrits de manière ironique et sans volonté malveillante, risquent sinon de tomber sous le coup de la loi.

Invité par feu-Ownile sociologue Antonio Casilli, n'hésite pas à prendre la défense des trolls, ces êtres aigris et incompris : "le trolling ne doit pas être considéré comme une aberration de la sociabilité sur l’internet, mais comme l’une de ses facettes". Le chercheur trouvait même à leur attitude agaçante une utilité lorsqu'il poursuivait :

Parfois, le trolling est utilisé pour contester l’autorité des autres et remodeler les hiérarchies établies dans les forums de discussions ou les médias en ligne. De ce point de vue, malgré leur attitude perturbatrice, les trolls peuvent aider les communautés en ligne à évoluer – et les cultures numériques à développer de nouveaux contenus et de nouveaux points de vue.

On rappelle que l'activité favorite des trolls, le fameux "trolling" serait "le fait de se comporter de manière destructive, disruptive et menteuse dans un contexte social sur Internet sans poursuivre un but apparent", selon une étude menée conjointement par trois universités canadiennes.

Ces travaux, qui ne sont pas les uniques en la matière et restent à relativiser, en arrivaient à la douloureuse conclusion que les trolls sont des individus au comportement "sadique" et même carrément "psychopathe".

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