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Nous continuerons d'aimer, boire et chanter

(Image tirée du film Le Péril jeune de Cédric Klapisch)

(Image tirée du film Le Péril jeune de Cédric Klapisch)

L'indécision. Les doigts qui hésitent, les mains qu'on ne contrôle pas, les pensées qui n'arrivent plus dans le même ordre : au réveil, j'hésite, fébrilement, entre le flux incessant de Twitter, les témoignages émouvants d'amis sur Facebook, les avis de recherches, France Info qui relaye une interview de Manuel Valls, citant un à un les métiers des personnes tuées au Bataclan, ou ne rien faire. Mais rien faire m'est impossible. Je me sens obligé d'écrire, de mettre des mots sur une émotion qui prend la gorge et envahit les yeux.

Ce dimanche 15 novembre, mes terminaisons nerveuses n'ont jamais été aussi fragiles. Me voilà en train de piocher dans mon troisième paquet de clopes acheté en moins de 24 heures. Jamais je ne me suis senti aussi faible, alors qu'il m'est difficile d'écrire ces mots, alors que mon métier est justement de savoir les choisir, les agencer, leur donner du sens. Les larmes montent sans que rien ne puisse les empêcher. Mais je suis journaliste. Le dire n'a finalement rien d'une main tendue, ça n'a aucun sens après les 129 personnes qui ont disparu dans ce carnage.

Hier, j'étais dans la rue. Comme pour redonner du sens à l'insensé, je suis allé sur les lieux des tueries. Le Bataclan, le Carillon, la Belle Équipe. Partout, des impacts de balles ont laissé place à des cœurs touchés, des souvenirs émus d'endroits qui faisaient, qui font et qui feront partie de la vie culturelle parisienne. Je n'ai préparé aucune question avant d'approcher des personnes. Pas de carnet, stylo, encore moins d'appareil photo. Seulement une interrogation humaine qui est revenue sans cesse dans mes échanges et à laquelle j'aurais moi-même eu du mal à répondre :

Alors, c'est quoi la suite pour vous ? Comment il faut réagir ?

Certains pleurent, me font "non" de la main, je ne peux pas leur en vouloir. Ils sont émus. Les bras croisés, d'autres hésitent, puis parlent. À chaque fois, des mots différents mais des réponses similaires. Un vivier de postulats de vie, façon Ewan McGregor dans les premières minutes de Trainspotting avec "Lust for Life" de Iggy Pop en fond sonore, qui se sont transformés en impératifs dans mon esprit.

Se bouger le cul , sortir, boire, vivre, se foutre des races, continuer à aller à des concerts, au Bataclan, au Point Éphémère, à la Maroquinerie, à l'Olympia, au Zénith, à Bercy, prendre une, deux, trois, quatre pintes au Carillon, se réveiller avec une bonne grosse gueule de bois, aller au travail, au lycée, à la fac, la tête dans le cul, prendre le métro avec des cernes longues comme le bras, prendre le meilleur mojito de Paris à l'Escale, voir des amis, retrouver sa famille, retourner au bureau, débarquer aux Halles, prendre des photos, avec smartphone, sans filtres, une pellicule ou juste ses yeux, aller au cinéma, voir le dernier James Bond, se disputer avec des potes sur le dossier très sensible qu'est Léa Seydoux, réécouter "Under My Thumb" des Rolling Stones, faire les plus beaux ronds de fumée à la terrasse du Café du Temple, prendre son vélo pour aller se balader, croiser un parc, y entrer, fredonner "From Nowhere" de Dan Croll, prendre un bobun au Petit Cambodge, relire Paris est une fête de ce cher Hemingway, avoir envie de se barrer à Los Angeles en écoutant les Eagles of Death Metal, attendre, attendre et encore attendre que l'Euro 2016 commence en France, retourner au Stade de France, se demander quelle est la meilleure version de "Let' Em In" (Paul McCartney ou Billy Paul, sacré question), voir des amis, mettre la musique forte, très forte, faire chier ses voisins pour les voir débarquer pieds nus devant votre porte et vous engueuler, fermer la porte, dormir. Puis recommencer.

"Choose life"

À la différence d'Ewan McGregor, ces mots d'ordres ne seront pas l'occasion d'avoir une vie rangée mais de simplement vivre, à nouveau. On est en France, bordel. Si le New York Times n'a pas écrit cette fameuse diatribe d'une France imaginée, c'est à nous, désormais, de l'incarner. D'assumer notre frivolité, d'aller voir encore plus de concerts, plus de matches de foot, plus de films, pas seulement pour notre propre plaisir mais pour le plaisir d'être réunis au-delà des goûts, des physiques, des religions et autres barrières de préjugés, et de partager à la fois l'amour de la culture comme notre propension à être en désaccord les uns avec les autres. La France est et doit rester le lieu le plus passionné du monde et c'est à nous, la jeunesse, de la défendre.

Oui, les premiers jours vont être difficiles, et ils le sont déjà. Car ces connards, au-delà de jouer avec la peur de l'autre, ont visé des lieux de vies de la jeunesse parisienne et plus largement de la jeunesse française, celle qui est ouverte, progressiste, écoute et critique autant Booba que Laurent Garnier, passe d'un concert de Tame Impala à celui de Slayer en écoutant NTM sur le trajet, lit L'Arabe du futur tout en revoyant pour la sixième fois Akira. À la fin de son monologue cocaïnée, Rent Boy finit par ces mots : "Choose your future. Choose life... But why would I want to do a thing like that ?"

Pourquoi choisir la vie ? Parce qu'il a en va de notre avenir, celui d'être une génération soudée, culturellement diversifiée, ouverte, réfléchie, regardant plus vers les promesses du futur que les stérérotypes du passé. Ces mots sont peut-être beaux, faciles à placer, difficilement incarnables mais ils doivent aujourd'hui représenter l'urgence d'une situation dramatique. À nous d'éviter les pièges, à nous de nous montrer solidaires, à nous de répondre à la terreur par la vie, aux armes par la culture, aux détonations par la musique, à la division par le vivre ensemble.

Rien ne sera plus comme avant. Mais tout devra être selon nos souhaits, nos envies, nos vies.

Par Louis Lepron, publié le 15/11/2015

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