Au CES de Las Vegas, l’étrange vision d’un futur totalement (dé)connecté

Du 9 au 12 janvier, à l’occasion du Consumer Electronics Show (CES), Las Vegas était la Mecque de la technologie. Au fil des stands, ce qu’on y a vu nous a laissés perplexes.

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Devant le hall central de l’immense Las Vegas Convention Center (LVCC), sur les terrasses gorgées du soleil de janvier, une file d’attente serpente et sépare le flot constant des visiteurs en bras chaotiques et bougons. À vue de Google Glass, la digue humaine repliée sur elle-même à la manière d’un intestin grêle affiche plusieurs dizaines de mètres. Pour trouver le bout du parcours, il suffit de suivre les vivats : une grappe enthousiaste entoure un grand piédestal blanc, siglé Google, qui maintient un cube transparent rempli de boules de plastique multicolores de la taille d’un ballon de handball.

Un par un, les aspirants au jackpot s’avancent et enfoncent un jeton hypertrophié dans la fente de la machine, qui fait mine de réfléchir avant d’expulser ses goodies au compte-gouttes. À l’excitation ambiante, on se dit que Google doit faire pleuvoir les smartphones, les enceintes connectées et autres joyeusetés aussi attrayantes qu’inaccessibles… mais non. Là on parle de carnets à dessins ou d’agendas – chaque fois accompagnés d’une séance de hurlements collectifs. Nous sommes au quatrième et dernier jour du CES, et le futur commence à devenir carrément gênant.

À moins que vous ne passiez votre vie dans une cage de Faraday conçue comme une boule de hamster géante, vous avez probablement pas mal entendu les mots "CES", "Vegas" et "technologie" la semaine passée. Et pour cause : du 9 au 12 janvier, comme chaque année, la ville du vice est devenue l’éphémère épicentre mondial de l’innovation, à l’occasion du Consumer Electronics Show, 51e du nom, qui regroupait tout ce qui se fait de mieux, de barré et d’inquiétant en termes de futurisme.

(© Adrian Platon/Konbini)

Une sorte de concours Lépine universel, qui regroupe 200 000 visiteurs sur quatre jours et entasse 3 900 exposants dans 830 000 mètres carrés de stands répartis sur plusieurs hangars gigantesques, au milieu d’une bacchanale de néons, le tout avec une seule ambition : faire en sorte que le futur soit une source d’émerveillement.

Et pour y parvenir, on ne lésine pas sur le décorum et l’extravagance : de Sony à Panasonic, les stands des géants de la tech avaient des allures de montages d’art contemporain, qui recelaient en leur sein la promesse d’un après-demain robotisé, automatisé et artificialisé jusqu’au trognon. Et ça fait un demi-siècle que ça dure. Sauf que, comme les sosies d’Elvis, les palmiers en toc et feu les Google Glass, la fête annuelle des gadgets a de plus en plus de mal à nous émerveiller à l’heure où les titans de l’innovation ont tous leur grand raout annuel (Keynote pour Apple, I/O pour Google, etc.).

Pour preuve, les organisateurs de l’édition 2018 avaient décidé de placarder le mot "WHOA" absolument partout, des badges de dix centimètres sur dix aux panneaux de façade de vingt mètres de long. Oui, 2017 a été une année difficile pour la tech : le grand public a enfin commencé à se poser les légitimes questions pratiques, sociétales et philosophiques que pose l’avènement de l’existence connectée et de la robotique.

On attendait donc avec une certaine curiosité la réaction de l’industrie face à ces nouvelles inquiétudes et, confiants en son solutionnisme forcené, les idées qu’elle n’allait pas manquer de proposer. Résultat : on est repartis de Vegas à la fois perplexes et déçus par le futur proposé par les grands constructeurs de ce monde.

Maison futuriste, vision obsolète

Si, comme nous, vous vous intéressez toute l’année aux grandes tendances de l’innovation technologique, vous aurez donc compris que résumer ce CES 2018 tenait en deux lettres monolithiques : IA. En se baladant dans le capharnaüm géant du salon, impossible de passer à côté : de la guerre des assistants vocaux (Google Assistant vs Amazon Alexa) à la maison connectée, des drones aux voitures autonomes transformées en véritables salons, le moindre outil électronique du futur proche sera intelligent – c’est comme ça et pas autrement.

Mention spéciale à la maison connectée, présente sur les stands des plus grands constructeurs comme des jeunes pousses : LG, Samsung et Haier misent sur l’électroménager, Philips et Netatmo sur la lumière et la sécurité, et de véritables IA indépendantes à la Jarvis commencent à apparaître pour se charger de l’entretien domestique, de la température et de la gestion de l’énergie et des tâches domestiques quand vous n’êtes pas là.

Petit problème : dans les intérieurs reconstitués pour les besoins du salon, le quotidien oscille entre l’anachronique et le carrément bizarre. Un bon coup de vernis algorithmique sur des clichés sépia des années 1950 et hop ! Madame gère la baraque en discutant avec son frigo, pendant que sa machine à plier le linge (motif récurrent au CES, à croire que le pliage des T-shirts est le croquemitaine des ingénieurs) s’occupe des chemises de Monsieur, le tout dans une maison bien protégée par une serrure intelligente et un réseau de senseurs et de caméras à filer des suées à la NSA, pour être certain que les gosses sont bien sagement assis dans leurs chambres devant leur écran de tablette. Merci, vraiment, mais non merci.

(© Adrian Platon/Konbini)

Questions subsidiaires, en pagaille : à l’heure où Intel révèle que les failles de sécurité Meltdown et Spectre, d’une profondeur ahurissante, rendent vulnérables à peu près tous les ordinateurs de la planète, comment assurer la sécurité d’un filet aussi dense d’objets interconnectés ? D’autre part, alors que les États-Unis viennent tout juste de démolir la neutralité du Net, comment être certain que les fournisseurs d’accès à Internet ne demanderont pas aux ménages connectés un petit supplément pour faire fonctionner leurs appareils entre eux, en privilégiant telle ou telle marque ("Désolé, mais pour faire fonctionner votre toaster Samsung, ce sera un dollar de plus par mois") ?

Visiblement, les constructeurs s’en foutent, préférant se concentrer sur des toilettes à reconnaissance vocale ou autres joyeusetés : "Alexa, rappelle-moi de changer de rouleau de PQ et de vérifier ce que tu fais de toutes mes données personnelles."

Consumérisme, hôtesse et robots strip-teaseuses

Si le CES offre effectivement, de temps à autre, un judas unique sur le futur de l’innovation grand public, une partie non négligeable de son immense terrain d’exposition est également consacrée à… de la vente de produits, purement et simplement. Et là, aucune surprise ou presque : des enceintes connectées en pagaille, des appareils photo, des tablettes, des PC et des tonnes – des TONNES — de télés, au point de se demander si on se trouve encore au CES ou si on a été téléporté dans un Darty de banlieue.

En 2018, visiblement, la petite lucarne fait toujours recette, à ceci près qu’elle a désormais muté en un monstre mural bardé de LED et que tous les constructeurs historiques tiennent absolument à ce que vous choisissiez leur technologie : Sony balance son écran en résolution 8K, Samsung réplique le lendemain avec "The Wall" et son format Micro-LED, et LG rafle le prix du "whoa !" avec son écran OLED déroulable et son "canyon OLED" fait d’écrans emboîtés entre eux pour donner l’impression pas du tout dérangeante d’être piégé entre deux murs sinueux de LED montrant des écrans de veille. En 2018, donc, offrez-vous une nouvelle télé, ce fleuron de la technologie grand public.

Et puisque nous sommes dans le futur, ramenons-en donc un petit scoop : désolé du spoiler, mesdames, mais le féminisme n’a pas encore trouvé sa place dans nos dystopies futures. Cette année, avant même le coup d’envoi officiel du CES, le salon s’attirait les critiques d’une partie du milieu (notamment à travers un hashtag énervé, #CESSoMale) pour son manque de diversité : aucune femme lors des conférences majeures, aucun code de conduite pour prévenir les incidents liés au harcèlement sexuel et (presque) toujours autant d’hôtesses sexualisées devant les stands – un rôle à l’importance discutable lorsqu’il s’agit de vendre microprocesseurs, dispositifs de réalité augmentée et autres claviers mécaniques de gaming.

En pleine période post-affaire Weinstein, et alors que le monde de la tech se découvre aussi un penchant pour la prédation et la discrimination genrée, la place des femmes dans le salon du futur a quelque chose de fichtrement rétrograde. Selon les organisateurs, qui se sont fendus d’une lettre ouverte dès le lancement du salon, tout ça aura évidemment changé en 2019 et la tech sera, à n’en pas douter, un havre d’égalité et de respect d’autrui. Le surlendemain, des robots strip-teaseuses paradaient sur la scène du Sapphire Gentlemen’s Club (l’un des plus grands clubs de strip-tease au monde), non loin du CES… Parfois, le futur vous rend las.

La French Tech à la parade… et après ?

Changeons un peu de dimension et plongeons du macro au micro : à une station de monorail à peine du LVCC (évidemment, c’est le turfu qu’on vous dit), le palais des congrès Sands accueillait l’Eureka Park, une ruche où 900 start-up polyglottes bourdonnaient sur les "disruptions" en série qui, à coup sûr, on vous le dit, vont changer la face du monde dans les mois à venir.

Et au-delà des inévitables projets américains ou de la massive présence chinoise – facile à reconnaître, toutes les start-up ou presque de l’Empire du Milieu incluent "Shenzhen" ou "Guangzhou" dans leur intitulé —, la grosse attraction du salon était un fier coq rouge en origami, emblème du label La French Tech.

Avec 274 entreprises représentées en 2018, l’Hexagone, deuxième puissance de l’Eureka Park avec 31 % des exposants, a investi en force l’antichambre du CES, provoquant des murmures d’admiration dans la presse spécialisée. Une opération de com' Blitzkrieg magistralement menée, puisque la French Tech est repartie du salon les bras chargés de business cards, de promesses d’investissement et d’une trentaine d’Innovation Awards, notamment pour le robot Buddy, le radiateur intelligent de Lancey ou le casque connecté pour motards de Cosmo. Ne boudons pas notre plaisir : oui, la France a tout déchiré au CES.

Sauf que contrairement à d’autres nations, nous n’avons ni le patriotisme ni l’ébahissement facile. L’opération Overlord 2.0 menée par le contingent français sur les plages de Vegas soulève ainsi quelques questions parfaitement légitimes, à commencer par la plus importante : fallait-il vraiment envoyer tout ce beau monde ?

La stratégie du nombre, avec tous ses stands de 8 mètres carrés, est discutable, tout comme la pertinence de la présence de certains projets au vu de leur état d’avancement, ou le fait de regrouper les start-up par régions plutôt que par secteur d’activité – qui donne un peu l’impression d’être dans une sorte de salon de la gastronomie, d’autant que les visiteurs mondialisés du CES se foutent pas mal de différencier l’Aquitaine des Pays de la Loire. À l’inverse, les stands britanniques ou néerlandais, qui ne comptaient que quelques dizaines d’entreprises, se fondaient bien mieux dans la grande agora de l’Eureka Park, tout en proposant des produits de qualité plus homogène.

En 2018, la France a, volontairement ou non, créé une sorte de France Miniature au Nevada : dans les allées bondées du ghetto de la French Tech, des exposants français présentent leurs produits à des investisseurs potentiels français, pendant que des patrons de grands groupes français jettent un œil curieux et que des journalistes français relatent le "carton" de la tech française. Bref, tout roule au pays de l’entre-soi. Les principaux intéressés rétorqueront peut-être que notre pays manque d’équivalents locaux, mais ce sera pour mieux refermer le cercle vicieux : difficile pour Vivatech et les autres de grandir et de s’affirmer si tout le monde ne jure que par Vegas…

Depuis sa création en 2014, le label French Tech renforce chaque année sa présence à Las Vegas en serinant le refrain du "rendez-vous incontournable" pour tout professionnel de l’innovation. C’est vite oublier, rappellent plusieurs experts à Usbek & Rica, que certaines de ces entreprises bénéficient de subventions régionales publiques (la French Tech, elle, s’empresse de rappeler que "l’État français ne subventionne aucune start-up au CES"), pour un retour sur investissement extrêmement limité, à tel point qu’on peut se demander si certaines ne sont pas simplement là pour faire de la figuration et servir d’alibi "innovation" à la région qui sponsorise leur présence (selon les chiffres de la société Visibrain, la région française qui a le plus "pesé" sur les réseaux sociaux pendant le CES, la Nouvelle-Aquitaine, a cumulé… 642 retweets).

Alors certes, en donnant la parole à la défense, on reconnaîtra qu’être présent au CES présente des avantages multiples : évaluer la concurrence, renforcer son carnet d’adresses, gagner en visibilité dans son secteur et rencontrer des "VC" (pour "venture capitalists", ces investisseurs spécialisés dans les jeunes entreprises) et des clients potentiels. Soit. On leur souhaite le meilleur.

Pour l’instant, difficile de faire un véritable bilan comptable de la présence française au salon (selon France 3, la région Nouvelle-Aquitaine et sa quarantaine de start-up repartent du CES avec… deux contrats), on laissera donc au club French Tech le bénéfice du doute. Un jour, cependant, il faudra bien rappeler aux disrupteurs hexagonaux quelques fondamentaux : une entreprise, c’est une entité qui réalise des profits sur la vente de ses produits, pas une licorne armée d’une machine à fumée qui enchaîne les levées de fonds. Rendez-vous dans le futur.

Par Thibault Prévost, publié le 16/01/2018