Scandales Facebook : une enquête du New York Times enfonce le clou

Sheryl Sandberg, numéro deux de l'entreprise, est particulièrement visée. 

© Wikipedia/World Economic Forum

Histoire d'annoncer la couleur, plutôt rouge sang que bleu Facebook, l'enquête du New York Times, parue le 14 novembre, se fend, dès le titre, d'une cinglante allitération en trois "D" : "Delay, Deny and Deflect" (délais, dénis et détournements). Trois adjectifs qui résument, à eux seuls, les réactions bornées de Facebook après les scandales des ingérences des Russes dans les élections américaines, et dont l'épisode culminant fut l'affaire Cambridge Analytica.  

Pour mener à bien son investigation, le journal a interrogé cinquante témoins composés d'anciens cadres de l'entreprise, de lobbyistes ou de politiciens. Tous ont raconté un des aspects de la tambouille interne du réseau social pour gérer la succession de crises : un travail de lobbying aussi méticuleux que forcené pour s'attirer la clémence de Washington, plutôt que la reconnaissance des torts et le mea culpa

Principal grief qui ressort de l'enquête : il aura fallu énormément de temps, trop de temps, pour que Facebook prenne la menace russe au sérieux et, une fois le fléau connu, informe correctement les utilisateurs. L'entreprise a préféré jouer sur ses nombreuses relations avec des sénateurs et des cadres de l'administration Trump, en embauchant à tour de bras des lobbyistes ayant flirté avec les milieux politiques, principalement conservateurs, afin de montrer patte blanche. 

Si le personnage de Zuckerberg est connu de tous, le New York Times accable tout particulièrement la #2 et directrice des opérations de l'entreprise, l'hyper-influente Sheryl Sandberg, ancienne gradée de l'administration Clinton puis cadre chez Google, débauchée par Facebook en 2008 et, grâce à son stock-option, devenue milliardaire quand l'entreprise est entrée en Bourse. Sandberg est également une figure de proue du féminisme dans la tech, avec son mouvement "Lean In". 

Le nom de Sandberg apparaît 62 fois dans l'article (contre 40 pour Zuckerberg). Pour la première fois, la foudre semble s'abattre sur quelqu'un d'autre que le patron. La numéro deux apparaît comme une intrigante aussi influente qu'acharnée qui rivaliserait presque avec une Claire Underwood dans House of Cards, préférant dépenser de l'argent pour discréditer ses concurrents ou adversaires, de Google à Georges Soros, plutôt que d'éteindre le feu en "réparant Facebook", comme l'avait promis Zuckerberg début 2018 quand il avait présenté ses vœux au monde entier.  

Mais surtout, lorsque l'on apprend que Facebook, outre son armada de juristes et lobbyistes, a mandaté une entreprise, Definers, pour mener des opés de communication calquées sur les campagnes politiques, on écarquille ses petits yeux : parmi ses outils de guerre, un pseudo portail d'informations, NTK Networks, chargé notamment de déglinguer subtilement Apple quant à l'exploitation des données personnelles de ses utilisateurs, histoire de bien montrer que Facebook n'est pas seul sur sa barque.

Deux exemples d'articles que l'on peut trouver sur le site NTK

Le New York Times se garde bien du rapprochement, mais on ne peut s'empêcher d'y voir la même forme de propagande douce que le réseau social s'est pourtant jurée de combattre depuis la tempête.

Suite à l'enquête du New York Times, Facebook a rapidement répliqué sur son blog. L'entreprise se défend d'avoir été lente à réagir après avoir eu vent des ingérences russes et affirme que Mark Zuckerberg et Sheryl Sandberg ont pris le problème des fake news très au sérieux, depuis le début.

Plus concrètement, Facebook annonce également avoir mis fin la veille à son contrat avec l'entreprise Defenders. Le réseau social n'était pas au courant des campagnes de désinformation et des articles à charge contre ses concurrents.

 

[Article mis à jour le 15.11.2018 à 19h01 : Ajout de la réponse de Facebook] 

Par Pierre Schneidermann, publié le 15/11/2018