Réclame Apple pour MacOS Mojave

Courte histoire de la guerre du noir et du blanc dans nos écrans

Avec l’arrivée tumultueuse des "modes sombres", le noir revient en force dans le design informatique.

Réclame Apple pour MacOS Mojave. (© Apple)

De nombreux utilisateurs la réclamaient, la fonctionnalité vient finalement d’arriver. Sur le moteur de recherche français Qwant, il existe désormais un "mode sombre", où noir et gris foncé viennent voler la vedette au traditionnel fond d’écran blanc et aux autres couleurs claires.

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Il y a quelques semaines, un outil autrement plus populaire faisait la même annonce. MacOS Mojave, la dernière version du système d’exploitation pour les Mac, proposait, pour la toute première fois, un mode sombre de son interface, "un nouvel habillage spectaculaire qui vous aide à rester concentré sur votre travail", peut-on encore lire sur la page de présentation du produit.

Et, pour finir la tournée des popotes, il est prévu qu’Android Pie et Windows 10 intègrent, eux aussi, un mode sombre dans leurs prochaines mises à jour.

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Moins agressif et plus écolo

Pourquoi cet engouement soudain des designers pour le dark ? Lisons les arguments de Qwant, développés dans le communiqué de presse : "Ce nouveau mode […] propose un meilleur confort de recherche, plus apaisant et réduisant l’agressivité lumineuse […] et une réduction de la consommation d’énergie de l’appareil et prolonge ainsi la disponibilité de sa batterie."

Deux très solides arguments, donc, l’un prônant le confort de l’œil, l’autre la baisse de la consommation énergétique puisque, pour certains types d’écran, un pixel noir est un pixel éteint qui ne requiert pas d’être éclairé.

Face au noir, le blanc ne contient dans son programme électoral qu’un seul argument : la clarté visuelle. Le noir rétorquera au blanc que cette notion est soumise à la subjectivité : à la fois parce que l’œil est habitué à la lecture sur blanc et ce depuis le papier et, probablement aussi pour des raisons symboliques, que le blanc a toujours été, en Occident, associé à la pureté.

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Si les annonces de MacOS, d’Android, de Windows et, dans une moindre mesure, de Qwant, révèlent au grand jour une rivalité sans pareille entre le noir et le blanc, entre le clair et l’obscur, les glissements de pouvoir et d’influence entre ces opposés ne sont pas nouveaux.

Commandes obscures vs. design clair

Au commencement, on peut dire que le noir menait le game. Avant que ne se démocratisent les systèmes d’exploitation avec des interfaces graphiques, la ligne de commande sur fond noir ou couleur sombre prédominait. Avec l’arrivée des premiers systèmes d’exploitation graphique, les écrans d’ordinateurs se sont clarifiés, devenant blanc-bureautique, blanc-Finder, blanc-site-Web. On ne se souciait alors ni d’écologie, ni d’agressivité lumineuse.

Microsoft n’a d’ailleurs rien arrangé pour rabibocher les irréconciliables. Alors qu’au démarrage de l’ordinateur, MacOS nous plongeait directement dans un univers clair et rassurant, Windows propagera, jusqu’à Windows XP, une polarisation noir/blanc terrifiante : il fallait en effet passer par les limbes interminables du MS-DOS (lignes de commande blanches sur fond noir) avant d’arriver dans un univers familier, clair et rassurant, loin du dark, à l’abri de toute erreur système ou perte de données.

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Le bon vieux MS-DOS de Microsoft.

Les économiseurs d’écran

Malgré l’hégémonie du blanc et des tons clairs, le noir a survécu par endroits et s’est faufilé là où l’on voulait encore bien de lui.

Il fut particulièrement bienvenu dans les économiseurs d’écran, conçus initialement pour les écrans à tube cathodique, avant l’arrivée des cristaux liquides. Aussi appelés écrans de veille, ces programmes très populaires balançaient une animation hypnotique, la plupart du temps sur fond noir, pour empêcher le phénomène de "brûlure d’écran" qui pouvait se produire après l’affichage répété et permanent d’une image fixe.

Ce qui, au passage, permet de tordre le cou à une idée reçue : ces économiseurs d’écran ne servaient pas à économiser de l’électricité. Au contraire, ils faisaient davantage mouliner les machines.

D’un point de vue esthétique, le noir s’est particulièrement épanoui dans une suite d’écrans de veille développée par Apple restée célèbre, les "After Dark". Les meilleurs d’entre eux étant même devenus cultes, à l’instar des fameux "Flying Toasters", encore disponibles au téléchargement.

Avec l’arrivée des cristaux liquides, les économiseurs d’écran ont progressivement disparu, au profit d’une mise en veille pure et simple de l’écran.

Le "dark-geek"

Une catégorie de la population est restée, elle, très fidèle au sombre originel des écrans : les geeks, les vrais, les programmeurs qui, aux quatre coins du monde, préfèrent toujours coder avec du texte en couleur sur fond noir, pour reposer des yeux saoulés de nuits blanches.

La première chose que l’on fait, après avoir installé le plus universel des éditeurs de texte destiné à la programmation, Notepad++, c’est se débarrasser du fond blanc pour choisir un thème sombre. Les codeurs noir sur blanc passent pour des atypiques.

Le dark-geek n’a pas échappé à la pop culture. La matrice n’aurait jamais été si fascinante et insaisissable sans son vert fluo sur fond noir. Et, dans la plus nerd des séries, Mr. Robot, les lignes de codes sur fond noir font partie du décor. Les geeks et, à plus forte raison, les hackers, opèrent sur des écrans obscurs, opaques aux mortels.

via GIPHY

Capture d'écran de Mr. Robot.

En parlant de hackers : sur Internet comme dans la vraie vie, obscurité et écarts avec la loi font bon ménage. La plupart des sites de streaming, de téléchargement illégal ou autres portails peu recommandables abhorrent les couleurs claires, les tons sombres sont de mise. Dans cette grille de lecture aux valeurs inversées, le noir fait sérieux et donnera presque l’illusion que l’on agit masqué, loin des lumières policées.

Il en va de même pour les sites pornos, qui se consultent en cachette, dans une ambiance noire et feutrée, toutes lumières éteintes.

Les précurseurs du mouvement dark

Avant ce grand retournement de veste concomitant d’Apple, d’Android ou de Qwant, des précurseurs brandissaient déjà haut et fort la cause du dark pour le grand public.

Depuis longtemps, des extensions pour navigateurs servaient de couteau suisse. Les exténués du blanc pouvaient se tourner vers des programmes comme "Dark Reader"ou "Darkness" pour assombrir leurs écrans. Dans la même veine, le plugin très populaire "Turn off the Lights" permettait de passer en mode sombre, "comme au cinéma", lorsque l’on visionnait une vidéo sur YouTube (le programme est devenu obsolète depuis que YouTube propose un mode foncé).

Et, pour régler son compte à la page sur fond blanc la plus consultée au monde, celle de Google, le site Blackle propose de remettre les pendules à l’heure avec sa version fond noir du moteur de recherche, arborant fièrement le nombre de kilowatts par heure économisés.

Page d’accueil de Blackle.

Is black the new green ?

Mais voilà : Blackle ne fait pas consensus. En 2007, Google affirmait sur son blog que non, même si l’idée était louable, Blackle ne permettait pas de faire des économies d’énergie. Sur son site, Blackle maintient pourtant que si. Le malentendu semble venir de l’évolution des technologies. Sur les vieux écrans à tube cathodique, le noir permettait bel et bien de faire des économies d’énergie. Sur les LCD qui les ont remplacés, ce n’était plus le cas. Débat qui a donné lieu à d’épiques dissertations techniques sur Quora.

Mais alors, l’argument écologique de Qwant, cité en début d’article, tient-il toujours ? Là encore, il convient de prendre en compte l’évolution technologique. Après les écrans LCD, on a vu arriver les Amoled, qui équipent aujourd’hui une partie des smartphones et ordinateurs portables commercialisés. Des tests très rigoureux ont été menés par le site Greenspector : oui, le dark mode avec des écrans permet bien de faire des économies d’énergie (et donc de batterie si l’on est sur smartphone). Ouf.

50 nuances de gris

À ne pas confondre avec les thèmes sombres, le mode "Nuances de gris" ("Grayscale", en VO), implémentée sur iOS depuis 2016 et deux ans après sur Android. Ce mode enlève toutes les couleurs qui devraient s’afficher à l’écran, à l’exception du gris. Demeurent aussi, aux extrémités de la palette, le noir et le blanc qui, pour la première fois de l’histoire, semblent réconciliés.

Menu de mon smartphone, en mode nuances de gris.

La fonctionnalité a d’abord été conçue pour que les possesseurs de smartphones Amoled puissent économiser leur batterie, comme avec les dark mode. Mais, contre toute attente, l’austérité d’affichage provoquée par l’évanouissement des couleurs a retenu l’attention du plus grand pourfendeur de l’économie de… l’attention, Tristan Harris. Si vous êtes accro, conseille-t-il, passez-vous des couleurs, et vous vous passerez de votre smartphone. Technique testée et critiquée par de courageux journalistes tech, ici ou .

Opacité et sécurité

Au beau milieu de ces idées et modes sujettes à évolution, une chose est et restera certaine : il vaut mieux que les écrans restent noirs, complètement noirs, aux regards extérieurs. Le "visual hacking" est en effet le plus bête de tous les piratages : il consiste à jeter un coup d’œil discret sur l’écran de la personne que l’on veut espionner. Le remède ultime : les filtres de confidentialité. Qui marcheront sur les thèmes clairs, les thèmes foncés et tous les niveaux de gris.

Par Pierre Schneidermann, publié le 20/11/2018