Le clavier Azerty nouveau est arrivé

Les 26 lettres ne bougent pas, le point devient accessible, le point médian entre en scène... Et le "tiret du 6" n'est plus.

Il y a deux nouveaux claviers en ville. Le 2 avril, l’Association française de normalisation (Afnor) a présenté au monde sa nouvelle norme NF 271-300 concernant les claviers d’ordinateurs. Elle remplace le séculaire clavier azerty par deux nouveaux modèles, l'azerty "amélioré" et le bépo.

Le premier est le fruit d’une réflexion holiste, qui prend en compte à la fois des questions d’ergonomie et de nouveaux usages typographiques liés à la culture Web, tandis que le second s’appuie sur une étude statistique de la disposition moyenne des lettres dans la langue française. Le bépo étant réservé aux hipsters de la typographie et aux athlètes de la dactylo, nous allons plutôt nous intéresser à la mise à jour de la version grand public, ce bon vieil azerty des familles.

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Alors, qu’est-ce que l’Afnor nous a concocté, après presque deux ans de travail pour tendre vers une norme française suite au constat désolé du ministère de la Culture ? Ce nouveau clavier permet-il, comme souhaité lors du lancement du projet, "l’utilisation aisée non seulement du français, mais aussi des différentes langues présentes sur notre territoire, que ce soit des langues régionales ou des langues étrangères, étant donné que ces langues comportent des spécificités qui devraient être prises en compte" ? Visiblement, oui. L'azerti, rejeton de la science algorithmique et du crowdsourcing, va devenir encore plus confortable et ergonomique.

(© Afnor)

Arobase et croisillons s’invitent à la table

On vous rassure tout de suite, les 26 lettres de l’alphabet de vos futurs claviers azerty n’ont pas bougé. Le grand chambardement se joue dans les profondeurs des signes et caractères spéciaux débloqués grâce au sésame ALTGR. Selon les images fournies par l’Afnor, on constate que ce nouveau clavier se rapproche du standard Apple, en permettant un accès facilité aux caractères "@" et "#", l’arobase et le croisillon (non, ça ne s’appelle pas un "dièse", béotien·ne), qui se trouvent désormais sur l’ancienne touche "exposant carré", ou ², pas forcément la plus utilisée dans la vie de tous les jours.

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Une mutation nécessaire en réponse à nos usages numériques, désormais constellés d’e-mails, de tags et de hashtags. Non, l’arobase ne pouvait plus décemment rester asservie à la touche ALTGR.

Autre changement d’ampleur, tout aussi bienvenu : l’apparition – enfin — des majuscules accentuées, une amélioration qui devrait suffire à mettre nos éditeurs en pâmoison. L’ère des combinaisons absurdes (ALT+ 0201 pour faire un "é" majuscule, tout simplement impossible sur la machine portable de votre serviteur) est terminée.

Désormais, vous n’aurez plus d’excuse, les majuscules accentuées se trouvant à une combinaison ALTGR + ALT de vous. Dans le même esprit, les ligatures "œ" -"e dans l’o"- et "ae" -"e dans l’a", plus rare — se rapprochent de leurs voyelles dominantes respectives O et A. Dans le même esprit, le ç cédille s’accroche au C et l’ù accentué vient se greffer au U, en toute logique (même si certains critiquent ce choix, ces deux caractères ayant une fréquence d’apparition relativement élevée, d’environ 1/2000 pour le ç). Pour finir, les indispensables à, é, è, et ê sont désormais côte à côte, liés en grappe au nord-ouest du clavier, via la touche ALTGR.

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"Tiret du 6", petit ange parti trop tôt

D’autre part, une petite révolution s’opère du côté des signes de ponctuation. Deux paires de guillemets sont désormais accessibles pour les indécis, tout comme les apostrophes typographiques. Les deux slashs valsent désormais l’un à côté de l’autre, collés serrés. Le tilde se fixe sur le N pour les hispanophiles, et le eszett sous le S ravira les germanophiles.

Du côté des apparitions, saluons comme il se doit le point médian, stratégiquement replacé en cette époque de revendications inclusives, et les historiques points de suspension, qui s’invitent enfin à la table de l’azerty – mieux vaut tard que jamais. L’esperluette glisse du 1 au 4, ce qui n’est pas très important, mais avouez qu’on a rarement l’occasion d’écrire "esperluette" deux fois dans le même article.

En revanche, c’est avec une tristesse un brin moqueuse que nous actons la disparition du "tiret du 6", plus formellement "tiret quart de cadratin" (oui, cet article va vous apprendre plein d’informations pour briller en société) qui fait les frais du remaniement typographique pour déménager… sous l’underscore, ce qui est parfaitement logique.

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Dans cette nouvelle configuration, ce clavier azerty sous stéroïdes proposé par l’Afnor se permet même d’entasser une palanquée de signes mathématiques sur son versant oriental, y compris le signe infini, idéal pour donner de la perspective à ses petits tracas quotidiens d’une simple pression de l’index. Fonctionnel, adaptable, européiste, complet : vu d’ici, ce nouveau clavier azerty est effectivement séduisant.

Le futur attendra encore un peu

De l’avis de certains linguistes, contactés entre autres par Numerama, l’Afnor a effectivement livré un produit moderne, en adéquation avec son époque. Rappelons que, depuis le début de l’initiative lancée par le ministère fin 2015, l’Afnor avait lancé plusieurs consultations publiques pour récolter les suggestions des utilisateurs.

Parallèlement, explique l’organisme, la conception du nouveau clavier s’est arc-boutée sur des algorithmes d’analyse textuelle, qui ont patiemment analysé les bases de données disponibles en français – "des journaux au code de programmation en passant par Twitter", précise l’organisme – et sur des études à grande échelle de la vitesse de frappe au clavier. Objectif : écrire plus vite, avoir plus d’options orthographiques, et ouvrir l’écriture à d’autres langues européennes et régionales.

Et maintenant, alors ? Va-t-on assister, dans les années qui viennent, à un grand remplacement des claviers français par la nouvelle norme ? Pas si vite. Comme le rappelle l’organisme de normalisation, la nouvelle version de l’azerty n’a rien d’obligatoire. Les fabricants sont libres de tenter le grand saut dans l’inconnu ou de s’en tenir aux bonnes vieilles recettes. Dans l’absolu, difficile de savoir ce qu’ils choisiront, même si des initiatives publiques pourraient faire pencher la balance du côté de la modernité. Le clavier azerty n’est donc pas près de mourir, même si son destin paraît inévitable.

Par Thibault Prévost, publié le 04/04/2019

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