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Entre Huawei et l’administration US, le torchon continue de brûler

Depuis la révocation de sa licence Android par Google, d'autres entreprises américaines ont coupé les ponts avec le constructeur.

Près d’une semaine après la mise au ban commerciale de Huawei par l’administration Trump, le séisme entre Washington et Pékin n’en finit plus de connaître des répliques. Le 19 mai, patatras : le tout-puissant Google annonçait que conformément aux nouvelles lois en vigueur aux États-Unis, la licence d’exploitation du système d’exploitation (OS) Android, vitale, était retirée au fabricant de téléphones chinois.

Soupçonné d’être "l’oreille de Pékin" par plusieurs agences de renseignement occidentales (notamment en France et au Royaume-Uni), le géant de la téléphonie est pressenti pour l’obtention de marchés publics dans le déploiement des réseaux mobiles 5G. Des infrastructures de communication extrêmement sensibles que les gouvernements de certains pays rechignent à déléguer à une entreprise chinoise – alors même qu’ils n’hésitent pas à équiper leurs armées et administrations de systèmes d’exploitation américains.

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Adoptés le 17 mai par le ministère du Commerce, ces décrets obligent désormais Huawei et les autres entreprises placées sur l’Entity List à demander une licence commerciale à l’administration américaine avant tout contrat avec une entreprise du pays, au nom de la sécurité nationale. Et tant pis pour les propriétaires de téléphones Huawei, américains ou non : d’ici au déploiement de la prochaine mise à jour de l’OS, les applications dites "propriétaires" de Google – YouTube, Maps, Gmail et les autres – auront disparu de leur appareil.

À Pékin, ce divorce n’a, dans un premier temps, pas semblé inquiéter outre mesure. Interrogés par la presse spécialisée, les porte-parole de Huawei expliquaient dans un haussement d’épaules que la firme avait déjà anticipé un scénario qui, il est vrai, devenait de plus en plus probable à mesure de l’escalade de la guerre commerciale entre les deux superpuissances.

DON’T PANIC

Huawei aurait donc dans ses cartons son propre système d’exploitation, prêt à intervenir si Android venait à les lâcher. Pas inquiète pour un sou (du moins publiquement), la firme chinoise affirmait en outre être totalement indépendante des Américains pour sa chaîne d’approvisionnement… Ce qui, nous vous l’expliquions, était un peu optimiste. D’autant que, depuis, la situation ne s’est pas arrangée.

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Dans le sillage de Google, d’autres entreprises américaines ont décidé de lâcher Huawei pour se conformer à la nouvelle législation en place. Leurs noms : Qualcomm, Intel, Xilix et Broadcom, constructeurs de processeurs pour smartphone. Là encore, on apprenait que Huawei avait anticipé le coup en constituant des stocks de puces suffisants pour tenir plusieurs mois, et près d’un an de réserves d’autres composants jugés essentiels au bon fonctionnement de la production.

Le 20 mai, l’administration américaine lâchait un peu de lest en promettant que les restrictions n’entreraient en vigueur qu’en août prochain. Le 21 mai, Microsoft faisait discrètement disparaître les ordinateurs portables Huawei de ses plateformes, avant de priver le constructeur chinois de Windows 10. Le 24 mai, c’est la SD Association, qui édite les standards de cartes de stockage SD, qui interdisait à Huawei d’utiliser ses produits à l’avenir. Réponse de Ren Zhengfei, fondateur de Huawei, face à cette cascade de déconvenues : "la stratégie actuelle des responsables politiques américains sous-estime notre force".

Huawei, entre braggadocio et apaisement

Une semaine après le début des hostilités, le géant chinois a en effet lancé sa contre-attaque. Le 23 mai, CNBC a confirmé l’imminence d’un système d’exploitation siglé Huawei, qui pourrait être lancé dès cet automne, au moment où la marque perdrait son accès à Android. Dans une interview donnée à Bloomberg le 26 mai, Ren Zhengfei a quant à lui oscillé entre la défiance et l’apaisement.

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D’une part, le patron de 74 ans a affirmé qu’il ne souhaitait pas voir son pays suivre l’administration Trump dans sa folle ascension répressive, alors que Pékin pourrait décider d’interdire l’accès à son immense marché national à des firmes américaines comme Apple. "Avant toute chose, ça n’arrivera pas. Ensuite, si ça arrive, je serai le premier à protester", a affirmé le PDG de la marque.

Parallèlement, le dirigeant ne s’est pas privé pour tirer à vue sur Donald Trump, en particulier sur son projet d’inclure Huawei dans une (hypothétique) "alliance commerciale entre la Chine et les États-Unis" – en d’autres termes, une manière de prendre Huawei en otage jusqu’à la signature d’un armistice entre Washington et Pékin. Un projet décrit par Ren comme "une grosse blague", rien de moins.

Vers une balkanisation de l’industrie de la tech ?

Huawei n’a de toute manière pas le temps d’observer la tectonique diplomatique internationale s’il veut survivre à cette tempête. Si la majorité de la chaîne d’approvisionnement du constructeur est (à peu près) assurée après la défection des entreprises américaines, c’est un fabricant britannique de puces électroniques, ARM, qui pourrait à son tour compliquer la vie du constructeur. Bien que rien ne soit encore confirmé, l’entreprise serait en train de couper les ponts avec le fabricant de smartphones, alors que ce dernier dépend fortement de l’architecture de ses processeurs, qui n’ont pas d’équivalent chinois. Sans ARM, Huawei est réellement orphelin.

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Pour terminer, anticipe la MIT Technology Review, la politique protectionniste de l’administration Trump pourrait avoir des conséquences désastreuses… pour l’industrie technologique américaine. Déjà, écrit le magazine, la mise au ban de Huawei a provoqué sur le marché chinois une sorte de réaction d’orgueil patriotique, impulsée par une campagne de l’entreprise sur les réseaux sociaux locaux, comme Weibo. Résultat : les ventes de téléphones Huawei ont augmenté, tandis que l’iPhone est boudé.

En prenant une décision aussi radicale, arguent certains observateurs du secteur, le gouvernement américain déséquilibre un marché mondialisé, au risque de provoquer une balkanisation économique. Aujourd’hui, la répartition des tâches entre la Chine et les États-Unis est à peu près clairement définie, et les circuits d’approvisionnement solides.

En décidant de briser la confiance qui existe entre les deux pays au nom d’accusations d’espionnage (sans preuve tangible, même si la proximité entre Huawei et Pékin a de quoi interpeller), Trump créé les conditions d’une fragmentation des pôles économiques, avec le risque que chacun développe à l’avenir ses propres standards et technologies.

"Ce qu'[ils] font est très dangereux. D’un point de vue militaire, d’un point de vue de la sécurité, c’est très dangereux" : dans ce contexte, les mots de Trump à l’égard de Huawei, prononcés le 23 mai lors d’une rencontre avec des agriculteurs, semblent se retourner contre celui qui les énonce. Car à la fin, ce sont les consommateurs et les entreprises américaines de la tech qui en pâtissent.

Par Thibault Prévost, publié le 27/05/2019

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