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Quand une entreprise de test génétique collabore avec… le FBI

Family Tree DNA a ouvert sa base de données de 2 millions de profils génétiques au FBI, pour l’aider à identifier des suspects ou des victimes de crimes.

(© iStock/Getty Images Plus)

23andMe, Ancestry, Helix… ce n’est plus un secret pour personne, l’industrie du test génétique personnel a explosé ces dernières années, et le test généalogique contre une petite centaine d’euros, frais de port inclus, est devenu un cadeau trendy qu’on offre à Noël pour que l’autre apprenne, ô joie, que son ADN contient 14 % de gènes originaires d’Afrique subsaharienne ou, ô désespoir, qu’il a de fortes chances de développer telle ou telle maladie héréditaire.

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Cependant, depuis cette démocratisation lancée par 23andMe, nombreux sont les défenseurs de la vie privée à s’inquiéter du sort réservé aux données génétiques des clients de ces entreprises, qui peuvent intéresser aussi bien les grands groupes d’assurances que les laboratoires pharmaceutiques (évidemment, les partenariats sont déjà noués, vous imaginez bien)… voire les autorités.

Bingo : le 31 janvier, BuzzFeed révélait que Family Tree DNA, l’un des poids lourds du marché américain, avait mis sa base de données de 2 millions de profils génétiques au service du FBI, pour l’aider à résoudre des affaires criminelles.

La recherche ADN par crowdsourcing

Selon les informations du site, les autorités fédérales n’ont pas librement accès au répertoire des profils, et Family Tree DNA n’est pas liée par un contrat. En revanche, le FBI peut soumettre à Family Tree DNA des échantillons ADN prélevés sur des scènes de crime, que l’entreprise enregistrera dans sa base de données après les avoir comparés aux autres profils.

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La méthode permet d’identifier des victimes, des disparus, des criminels, ou de remonter jusqu’à eux via leur arbre généalogique dans le cas où un membre de leur famille est inscrit dans la base de données de Family Tree DNA (la même technique, dite "en parentèle directe", était adoptée en France en novembre dernier pour étendre le fichier national des empreintes génétiques français, malgré les inquiétudes de la Cnil).

Selon un porte-parole de l’entreprise, 22 échantillons ont été ajoutés à la base de données, dont dix en provenance du FBI, et la recherche par comparaison aurait déjà permis de résoudre une affaire de viol sur mineur remontant à 1995. En avril dernier, la procédure s’offrait également une publicité inespérée avec la résolution de l’affaire du "tueur du Golden State", qui avait tué 12 personnes et violé 45 femmes entre 1976 et 1986 sans avoir jamais été appréhendé. Les autorités s’étaient alors plongées dans la base de données génétiques d’une autre entreprise, GEDmatch, qui permet aux gens de publier gratuitement leur code génétique pour retrouver leurs ancêtres ou leurs parents.

Bonnes intentions contre brèche de confiance

Tout cela fonctionne donc très bien, explique BuzFeed, et est tout à fait légal, car contenu dans les conditions générales d’utilisation du service (vous savez, celles qui vous prendraient chaque année 76 jours à lire…). Côté éthique, en revanche, la décision est discutable, puisqu’une bonne partie des clients de Family Tree DNA a souscrit au service avant que cet accord soit passé avec le FBI.

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Pour défendre ses bonnes intentions, le fondateur de l’entreprise, Bennett Greenspan, a publié une vidéo et un communiqué le jour de la parution de l’article de BuzzFeed, dans laquelle il assure qu’il "ne ferait jamais rien qui trahirait la confiance de [ses] clients", tout en expliquant avoir ressenti le besoin "de permettre à [ses] clients de crowdsourcer la traque de criminels". "Nous avons bien réfléchi à la question, et nous avons conclu que si les autorités créaient des comptes, avec le même niveau d’accès à la base de données que l’utilisateur standard, elles ne violeraient pas la confidentialité", assène-t-il. Il précise que les autorités n’ont accès qu’aux noms, initiales, mails et photos des utilisateurs.

Du point de vue de Family Tree DNA, tout est donc en ordre. Les utilisateurs du service, eux, sont un peu moins d’accord avec l’idée de voir la politique de confidentialité de leur service de test génétique évoluer du jour au lendemain sans leur consentement. Outre les témoignages d’utilisateurs récoltés par BuzzFeed, dont l’un dit se sentir "violé" par l’entreprise, The Register révèle que le Future of Privacy Forum a retiré Family Tree DNA de sa "liste blanche" d’entreprises.

Plusieurs généalogistes s’alarment enfin de la création de facto d’une "base de données nationale ADN", du fait de la multiplication des accords entre les autorités américaines et ces entreprises de test génétique, et de la possibilité de retrouver, par ricochet, à peu près n’importe qui, même les personnes non présentes dans les bases de données. Une révolution pour la résolution d’affaires criminelles, sans aucun doute, mais au prix d’un système de fichage volontaire dystopique ?

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Par Thibault Prévost, publié le 05/02/2019

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