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Les employés de Google repartent en guerre contre la future version chinoise censurée

Publié le

par Thibault Prévost

Dans une lettre ouverte, les employés de Google fustigent la politique de leur entreprise et demandent l’arrêt du moteur de recherche chinois Dragonfly.

(© Konbini)

Du côté de Mountain View, le salariat s’enhardit. Le 27 novembre, dans un post publié sur Medium rapidement relayé par l’ensemble de la presse américaine spécialisée, les employés de Google ont à nouveau critiqué la stratégie économique de leur entreprise. Cible de leur colère : la poursuite du projet Dragonfly, cette version du moteur de recherche de Google fabriquée sur-mesure pour Pékin et son Grand Firewall, doté d’une option de censure des résultats de recherche à la convenance du Parti.

En août dernier, le site d’enquête The Intercept révélait l’existence ultrasecrète de ce projet au sein de Google, connu par une minorité de dirigeants et développé de manière fragmentée par plusieurs groupes d’ingénieurs afin d’éviter d’éveiller les soupçons des employés.

Furieux de cette révélation, plusieurs salariés de Google avaient alors publié une première lettre ouverte, le 16 août, publiée dans le New York Times et signée par 1 400 personnes. Les revendications des employés anonymes étaient très claires : de la transparence, de la transparence et… de la transparence, "pour que les employés de Google sachent ce qu’ils construisent". Et l’arrêt du projet Dragonfly, évidemment.

Quelques jours plus tard, les dirigeants de la firme jouaient l’évitement prudent, le PDG Sundar Pichai déclarant que l’entreprise n’était "pas prête" à lancer un moteur de recherche en Chine, surtout après son départ fracassant en 2010 à la suite des scandales de cyberespionnage par les autorités pékinoises.

La décision de revenir s’attaquer au marché chinois (qui compte quelque 750 millions d’internautes), qui plus est en se soumettant à la stratégie de censure de l’information du pouvoir en place, est à ce titre d’un cynisme brutal. Dans sa prise de parole du 16 août, Pichai semblait d’ailleurs n’avoir aucune intention de laisser filer ce marché, affirmant qu’il "souhaitait être présent en Chine". Ses employés, eux, ne sont clairement pas sur la même longueur d’onde.

Google : les profits avant les valeurs

"Beaucoup d’entre nous ont rejoint Google avec ses valeurs à l’esprit, ce qui inclut sa position antérieure au sujet de la censure et de la surveillance chinoises, en sachant que Google était une entreprise désireuse de faire passer ses valeurs avant ses profits", écrivent les dissidents, cette fois-ci identifiés.

S’appuyant sur les récentes polémiques qui ont rythmé les derniers mois de la – le projet militaire Maven, par exemple, qui avait engendré la démission de dizaines d’employés, ou la gestion catastrophique de cas de harcèlement sexuel au sein des cadres de l’entreprise –, les salariés en colère concluent que "ce n’est plus le cas" et s’associent à Amnesty International pour demander l’arrêt immédiat et définitif de Dragonfly. Au passage, ils renouvellent leur vœu de mettre en place une culture d’entreprise plus transparente, responsable et claire sur ses intentions. À l’heure d’écrire ces lignes, plus de 200 noms avaient déjà rejoint la cause.

La question est maintenant d’essayer de déterminer l’impact qu’aura cette fronde sur l’expansion chinoise du géant de Mountain View. Dans les huit derniers mois, les salariés de la firme ont déjà remporté deux combats : à la suite des démissions en série, Google a abandonné le contrat militaire qui lui tendait les bras via le projet Maven ; après la fronde liée aux parachutes dorés des hauts cadres soupçonnés de harcèlement sexuel, l’entreprise a bien modifié son règlement interne pour supprimer l’obligation d’arbitrage qui y figurait dans ces cas-là (oui, vous avez bien lu).

Pas dit, en revanche, que les pudeurs morales de quelques milliers de ses employés suffisent à faire fléchir la direction de la firme sur le dossier chinois. On parle quand même de 750 millions de clients potentiels, et il n’y a bien plus guère que les employés de Google pour croire aux bonnes intentions de leur conglomérat.

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