Male human face with 3d mesh and recognition marks.

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Échangeriez-vous 5 minutes de selfie contre un chèque-cadeau de 5 euros ?

Aux États-Unis, des employés de Google proposeraient aux passants de numériser leur visage contre des chèques-cadeaux.

Pour les anecdotes dystopiques, plus besoin de se plonger dans la littérature d’anticipation, 2019 fait très bien le boulot. Le 21 juillet, ZDnet racontait un fait divers étrange, presque sorti d’un roman de Philip K. Dick, qui se résume grosso modo à ça : à New York, un homme est assis sur un banc, dans un parc. En face, un groupe d’hommes arrête les passants avec des téléphones. L’un d’eux finit par s’approcher. Témoin de Jéhovah ? ONG ? Mieux : l’homme dit travailler pour Google et veut enregistrer son visage, "afin d’améliorer la prochaine génération de système de déverrouillage par reconnaissance faciale".

L’employé lui tend alors un téléphone, encastré dans une coque très large. Impossible de savoir de quel modèle il s’agit, actuel ou prototype. Le passant doit utiliser le mode selfie avec différents angles pour que l’appareil enregistre les contours de son visage. En guise de récompense pour cinq minutes de captation, on lui offre une carte-cadeau d’une valeur de 5 dollars chez Amazon ou Starbucks. L’homme se souvient avoir signé un document, sans l’avoir réellement lu, pour sceller la transaction.

À New York, au mois de juillet 2019, un homme a donc vendu l’image de son visage à une entreprise, comme ça, sans autre forme de procès. Selon ZDNet, d’autres équipes siglées Google seraient à l’œuvre pour collecter des visages dans d’autres villes américaines. Sur Android Police, un second témoignage raconte la même histoire à Miami, en Floride. Dans cette version de la transaction, les Googlers auraient utilisé un Pixel 3 XL modifié et auraient demandé au cobaye de regarder des notifications pendant que l’appareil collectait des données biométriques pour "un futur produit Google". Deux villes, deux histoires similaires, et c’est tout.

Demain, vendrons-nous joyeusement nos données ?

Forcément, on s’interroge sur l’utilité de cette supposée campagne de collecte de données biométriques, comme ça, en pleine rue. Le site spécialisé 9to5google rappelle que, selon les rumeurs, la firme devrait dévoiler sa propre version de Face ID (le système breveté par Apple pour déverrouiller les iPhones avec le visage) lors de la présentation du Pixel 4 en octobre. Contactée, l’entreprise n’a pour le moment pas répondu à nos sollicitations.

Nous ne pouvons donc que spéculer… et nous interroger : si Google a besoin de visages pour entraîner son futur système de reconnaissance faciale, a-t-il réellement besoin d’aller les chercher manuellement et individuellement dans la rue ? Entraîner un réseau de neurones suppose de collecter un grand nombre de photos, correctement labellisées. La méthode employée par Google a donc de quoi surprendre : il semble en effet bien plus rapide, pratique et économique d’acheter une base de données déjà constituée plutôt que de mobiliser des équipes pour aller sillonner les villes américaines. L’entreprise vend d’ailleurs déjà ce service de reconnaissance de visages via son interface de programmation (API), appelée Vision.

Malgré ses apparentes limites, d’autres plateformes de la tech ont récemment décidé d’appliquer cette méthode de collecte de données individuelles contre rémunération. Le 12 juin, Facebook dévoilait Study, une application qui permet aux utilisateurs de vendre au réseau social leurs données d’utilisation d’applications mobiles concurrentes. Le 18 juillet, The Atlantic révélait qu’Amazon avait proposé à ses utilisateurs d’installer le logiciel de pistage Amazon Assistant, lors du Prime Day, contre un chèque-cadeau de 10 dollars. Et si, dans un monde cynique post-Cambridge Analytica, faire du profit en vendant ses données devenait un jour le nouveau paradigme dominant ?

Tout, dans cette courte histoire, est une allégorie de notre rapport au numérique et des nouvelles pratiques qui en émergent. L’homme interrogé par ZDNet, ingénieur de son état, ne s’émeut pas plus que ça d’avoir potentiellement cédé les droits de son visage sans avoir au préalable consulté les conditions générales d’utilisation (CGU), même sous la forme d’un bout de papier physique. Après tout, qui le fait, pas vrai ? "La protection de mes données ne m’intéresse pas vraiment, puisque je pense que c’est une illusion", conclut l’homme au visage numérisé. Comme si, après l’indignation, nous entrions dans l’ère du cynisme résigné. Parce qu’au fond, 5 dollars pour un visage, ce n’est pas cher payé.

Par Thibault Prévost, publié le 23/07/2019

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