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Avi Schiffmann, l'ado geek de 17 ans qui ne voulait pas (encore) devenir riche

Publié le

par Pierre Schneidermann

Interview de celui que l'on pourrait surnommer le "Greta Thunberg des données".

Ils sont nés entre 1990 et 2000. Ils sont le souffle de demain, ils inventent, ils inspirent, et s’interrogent dans tous les domaines : environnement, politique, art, musique, cinéma, sport, technologie…

Quand on a 20 ans aujourd’hui, de quoi rêve-t-on ? Quels sont leurs aspirations, leurs souhaits, leurs craintes, leurs engagements pour demain ?

Le mercredi 14 octobre, France Inter et Konbini leur consacrent une journée pour leur donner la parole.


Le jour où nous organisons notre interview en visio, Avi Schiffmann a les traits fatigués : il vient de passer 20 heures sur son écran à peaufiner le code de son quatrième site web, une plateforme qui synthétisera de manière très claire, interactive et accessible les programmes de Donald Trump et de Joe Biden en vue des élections prochaines.

L’idée paraît toute bête et semble couler de source, mais le jeune geek, qui a appris à coder à 7 ans et vit encore aujourd’hui chez ses parents, estime que personne ne l’a eue avant lui et que ce serait quand pas mal pour la démocratie que quelqu’un se dévoue et retrousse ses manches.

C’est ce qu’il a fait, en scrutant pendant des dizaines d’heures le programme des candidats. Surtout pas en se basant sur leur site de campagne, où l’on ne trouve rien selon lui. Non, il s’agissait de passer Internet avec un peigne bien plus fin. Le résultat sera bientôt en ligne.

En dehors de cette période spéciale de mega-rush, il passe quand même beaucoup de temps devant son écran. Au moins cinq heures par jour à répondre aux mails (il en reçoit une centaine quotidiennement), à donner des interviews aux confrères des quatre coins du monde qui s’arrachent son histoire singulière et à entretenir son deuxième site web, le seul des deux précédents qu’il entretient encore et qui l’a rendu célèbre, ncov2019.live.

L’histoire de ncov2019.live

Tout commence en janvier dernier. Du haut de ses 17 ans, l’ado entend parler d’une pandémie qui sévit en Chine et paraît infiniment loin de nos contrées occidentales. Intrigué par le manque d’informations, il veut en savoir plus : combien de cas, de morts, de rémissions ? Questions qui demeurent plus pressantes à mesure que cette pandémie se répand en Asie.

Il a donc l’idée de coder des web scrapers, des petits programmes qui, à la manière des bots de Google, vont extraire régulièrement le code HTML de pages web en vue d’en tirer de l’information qu’il faudra rendre intelligible. Comme il ne parle pas mandarin (ni aucune langue asiatique), il demande de l’aide et parvient rapidement à diriger ses web scrapers vers les chiffres officiels des États.

Plutôt que de les garder pour lui, Avi Schiffmann partage les statistiques qu’il récupère. Il crée donc son fameux site web, ncov2019.live. Coup de bol, la construction de ce site s’avère plus rapide que prévu : il réutilise exactement le même template que pour son site précédent, son tout premier, une plateforme destinée à son lycée qui synthétisait des résultats sportifs à l’échelle du pays.

Obsédé de la centralisation

À ce stade du récit, vous l’aurez compris : entre la campagne américaine, les résultats sportifs et les statistiques du Covid, on voit bien qu’Avi est complètement obsédé par la centralisation de données destinées à être partagées. Il ne nie pas cette obsession quand nous la lui faisons remarquer. On lui dit aussi que, finalement, il fait un peu le taf que pourrait faire un bon data journaliste. Il n’avait jamais vu les choses sous cet angle, mais oui, on peut dire ça.

Avec la progression de la pandémie dans le monde et l’apparition de nouvelles données, ncov2019.live s’étoffe. La mayonnaise prend gentiment jusqu’à ce que le média américain GeekWire lui consacre un article et le propulse sur le devant de la scène. Tout le monde s’emballe pour ce "Greta Thunberg de la donnée organisée" et se pose cette question : mais pourquoi (ou comment) un garçon de 17 ans a fait pour réaliser ce que personne d’autre avant lui (des scientifiques, des États ou encore l’OMS) n’avait entrepris ?

8 millions de dollars, non merci

Au plus fort de la première vague, un peu plus d’un million de curieux visitent quotidiennement sur sa plateforme. Certains sont même "accros", dit-il, actualisant sans cesse le site sur mobile pour voir les stats évoluer. Après le pic de la pandémie, les visites ont baissé, mais Avi Schiffmann assure que de nombreux professionnels utilisent encore sa plateforme et le contactent. On lui demande, par exemple, d’exporter de la data sur certaines périodes pour faire des analyses précises.

Avi Schiffmann est donc encensé par la presse. Il l’est encore plus quand il explique, un peu plus tard, avoir décliné une offre de 8 millions de dollars pour placer des publicités sur son site. D’ailleurs, il en reçoit encore, nous dit-il. Pas plus tard qu’aujourd’hui, une entreprise a encore tenté de lui faire une offre par e-mail. Niet systématique, ce n’est ni le lieu ni le mood. En revanche, on peut lui faire des dons. Il en reçoit beaucoup, mais refusera de nous dire combien.

Après ncov2019.live, son obsession pour la centralisation continue. Il lance son troisième site, 2020protests.com, après l’assassinat de Georges Floyd. L’idée est de recenser les manifestations à travers les 50 États américains pour permettre aux gens de s’organiser. Le retentissement de la plateforme sera moindre : parce qu’elle n’est destinée qu’aux États-Unis et aussi parce qu’elle fait appel aux crowd-sourcing et devient caduque quand retombe la colère du #BlackLiveMatters.

Et après ?

Après ces quatre aventures de centralisation de données, quelle sera sa prochaine étape ? Pour l’heure, quand il ne trifouille pas son code, il remplit ses dossiers de candidature pour intégrer une université. Il rêve d’intégrer Stanford, la fabrique à cols blancs de la Silicon Valley. L’entrepreneuriat, surtout, l’attire. Même s’il n’est pas très bon à l’école (il le dit lui-même à longueur d’interviews), son dossier parle pour lui.

Entre-temps, si les conditions sanitaires le permettent, il aimerait voyager quelques mois pour "rencontrer des gens". Oui, car beaucoup de gens, apparemment, veulent converser avec Avi Schiffmann. Pas plus tard que la semaine dernière, il rencontrait Tim Berners-Lee, le créateur d’Internet, pour deviser sur le futur, la technologie et le bien de l’humanité.

Un futur Steve Jobs ? Non.

Et après le diplôme ? "I want something much bigger", clame-t-il. Il voudrait inventer un "grand truc" qui pourrait changer la vie des gens. Pas forcément dans le non profit d’ailleurs. On lui demande quoi ; évidemment il ne sait pas encore, mais il mentionne tout de même le projet Neuralink, les puces intracérébrales d’Elon Musk.

Tiens, en parlant des dieux… Avant de conclure l’interview, on lui glisse la question un peu facile, celle que poserait un enfant mais qu’on ne peut pas s’empêcher de prononcer : si tu avais le choix entre devenir Bill Gates, Steve Jobs ou Elon Musk, qui choisirais-tu ?

La réponse est rapide : Steve Jobs. En tournant la webcam, il nous montre une longue citation du milliardaire collée sur le mur. Sans trop rentrer dans les détails, il nous explique que Steve Jobs était le plus "visionnaire". Mais attention, il ne veut pas "devenir Steve Jobs". Avec modestie (ou pas, on sait plus trop en fait), il veut juste devenir le prochain Avi Schiffmann.


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