© Fabienne Rappeneau

Une pièce de théâtre ressuscite Alan Turing… et ça cartonne

Tristan Petitgirard, metteur en scène de la pièce, nous explique sa démarche.

Tous les soirs, du mardi au samedi, et le dimanche après-midi, un mathématicien anglais bègue, maladroit mais génial monte sur scène, devant une salle comble. Cela se passe au Théâtre Michel dans le 8e arrondissement, à Paris.

Cet homme, haut en couleur, a permis d’éviter des milliers (si ce n’est des millions) de morts pendant la Seconde Guerre mondiale en cassant "Enigma", la machine utilisée par les Allemands pour crypter et décrypter leurs communications. De fait, il est l’un des pères de l’informatique, et de l’intelligence artificielle. Cet homme est aussi mort dans des circonstances tragiques, notamment en raison de son homosexualité, ce que la société anglaise, à l’époque, ne pardonnait pas.

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Cet homme, c’est bien sûr le mythique Alan Turing, ressuscité dans la mémoire collective avec le film Imitation Game, sorti en 2014 et désormais incarné sur les planches. Pour mieux prendre la mesure du travail réalisé, nous nous sommes entretenus avec Tristan Petitgirard, dont la pièce La machine de Turing a récemment reçu 4 nominations aux Molières.

Konbini | Pourquoi vous êtes-vous intéressé au personnage de Turing ?

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Tristan Petitgirard | Le premier à s’y être intéressé, c’est l’auteur et comédien de la pièce, Benoît Solès. Je suis arrivé après. On s’est rendu compte qu’on avait un personnage historique qui regroupe beaucoup des caractéristiques du héros tragique de théâtre. C’est un personnage romantique avec un destin terrible, qui a sauvé des millions de vies.

Pour nous, c’était une belle mission que de lui rendre hommage avec le théâtre. Cet homme a souffert de sa différence. Avec les relents d’homophobie que l’on connaît aujourd’hui, cela permet aussi de rappeler quelques valeurs fondamentales du vivre-ensemble.

Ne pensez-vous pas que Turing soit déjà archi (re)connu ?

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Pas forcément. Demandez aux gens dans la rue, vous verrez que Steve Jobs l’est bien plus qu’Alan Turing. Je dirais que seulement 20 % des gens autour de moi connaissent le personnage. Avant le film Imitation Game, quasiment personne ne le connaissait.

Et aujourd’hui, quand les gens le connaissent, ils se souviennent plutôt d’Enigma et de la légende sur la pomme empoisonnée [ndlr : Turing s’est empoisonné avec une pomme au cyanure]. Mais ils ne savent pas à quel point Alan Turing a aussi joué un rôle important dans les réflexions préliminaires sur l’IA et la synthétisation vocale, et ne connaissent pas davantage ses apports à la biologie dans le domaine de la morphogenèse.

Et même récemment, grâce à ses modèles mathématiques, des chercheurs ont pu décoder la structure d’écailles de requins

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Quel est l’angle ou le parti pris de votre mise en scène ?

Nous avons voulu avant tout faire ressortir l’humanité du personnage et son acceptation de la différence. Être différent, ça n’empêche pas d’être génial, Turing en est la preuve, avec sa part d’enfance et de folie.

Comment fait-on pour incarner Turing sur scène ?

On se documente beaucoup. C’est comme ça qu’on a appris qu’il était bègue, habillé n’importe comment, qu’il avait un rire très particulier, beaucoup d’humour et qu’il chantonnait tout le temps "Blanche-Neige".

Je vois chez Turing une enfance brisée, un traumatisme originel lié à la perte de son ami d’enfance, Christopher. Turing, c’est un enfant brisé dans un corps d’homme.

Il faut rajouter au personnage une dose de distance anglaise : même les pieds dans la merde, on continue d’avancer.

Photo de la pièce "La Machine de Turing". Alan Turing est à droite, en short et marcel (© Fabienne Rappeneau)

Que pensez-vous du film Imitation Game ?

Je ne veux pas mettre Imitation Game et la pièce de théâtre en opposition. Les deux sont complémentaires. Imitation Game est un grand film hollywoodien. Le Turing qui y est dépeint est un héros plus froid, plus dandy, plus cassant. Le thème de l’homosexualité y est traité très légèrement, sa vie privée est un peu édulcorée, alors que pour lui c’était une partie très importante de sa vie. Lors de son procès, Turing a vraiment avoué son homosexualité.

Y a-t-il un profil type du spectateur qui vient voir la pièce ?

Le public est extrêmement ouvert et varié. Il y a beaucoup de familles, des parents qui amènent leurs enfants parce qu’ils considèrent que c’est important. On a aussi beaucoup de classes, et ça plaît aux jeunes. L’écriture cinématographique de la pièce n’y est pas pour rien : il y a des flash-back, des flashforwards, des fondus enchaînés, de la création vidéo, avec un rythme globalement dynamique.

Des politiques geeks sont aussi venus, comme Mounir Mahjoubi ou Cédric Villani.

Est-ce qu’on a un nouveau Turing aujourd’hui ?

Le dernier vrai Turing pour moi, c’était Stephen Hawking.

Comment réagirait Turing aujourd’hui face à nos avancées en matière d’intelligence artificielle ?

Il chercherait à trouver quelque chose de plus. Il était dans une quête perpétuelle.

Quelque chose à ajouter ?

On a fait un gros travail vidéo et sonore à l’ordinateur. Ordinateur auquel Turing n’est pas étranger. Je m’amuse de voir que la boucle est bouclée.

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La pièce est jouée depuis le 4 octobre et le sera jusqu’au 30 août au Théâtre Michel, à Paris. Infos et horaires ici.

Par Pierre Schneidermann, publié le 23/04/2019

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