Par Marion Olité

Arte lance ce soir une nouvelle mini-série, Ad Vitam, qui vaut le détour.

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Présentée en avant-première lors du dernier festival Séries Mania et repartie avec le prix de la Meilleure série française, la nouvelle série d’Arte s’inscrit dans une envie de la chaîne de creuser le sillon du genre de l’anticipation. Après Trepalium et Transferts, voici donc venir la plus aboutie des trois œuvres, Ad Vitam. C’est Thomas Cailley, le réalisateur du remarqué Les Combattants (2014), qui endosse ici la casquette de showrunner et de réalisateur. L’histoire se déroule dans un futur indéterminé où la mort a été vaincue par un système de régénération des corps. Darius (Yvan Attal), un flic de 120 ans, se retrouve face à l’inexplicable : les corps de sept suicidés, tous mineurs. Il va enquêter sur cette affaire, accompagné d’une jeune femme au passé sombre et au caractère rebelle, Christa (Garance Marillier).

Dès les premières minutes d’Ad Vitam, la vision d’auteur de Thomas Cailley (qui a d’ailleurs été scénariste sur Trepalium) crève l’écran, que ce soit à travers une esthétique et une réalisation léchés (les visages sont baignés dans une atmosphère de néons tantôt bleus, tantôt roses, chaque plan est ultratravaillé), une bande-son électro fraîche signée Hit’n Run (le trio Lionel Flairs, Benoît Rault et Philippe Deshaies, déjà à l’œuvre sur Les Combattants), ou encore des dialogues beaucoup moins empesés (surtout quand Christa prend la parole) qu’à l’accoutumée. On est face à une série qui sait ce qu’elle veut nous montrer, qui nous plonge dans une ambiance mi-onirique (avec ces plans sur les méduses translucides qui servent à la régénération) mi-thriller futuriste assez réussie. Reste à savoir ce qu’elle veut nous raconter.

Et de ce point de vue, Ad Vitam reste plus conventionnelle en optant pour une enquête policière qui va réunir un duo vieux/jeune, induisant forcément une confrontation entre deux générations, deux façons de voir la vie. Si le duo entre Yvan Attal et Garance Marillier fonctionne plutôt pas mal, les deux étant d’excellents interprètes, on ne peut s’empêcher de penser qu’Ad Vitam aurait gagné à se centrer uniquement sur le personnage de Garance Marillier, révélée par Grave, et dont la caméra est clairement amoureuse.

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Déjà, avec Les Combattants, Thomas Cailley réussissait à capter, à travers le visage déterminé d’Adèle Haenel, une certaine énergie de la jeunesse, quelque chose de marginal, de rebelle. On ressent le même genre de sensation en suivant les traces de Christa, grande tige aux épaules voûtées, vêtue d’un jean Levi’s taille haute, de T-shirts minimalistes et d’une paire de Converse (parce que, oui, même dans le turfu, les jeunes portent des Converse). Si le personnage tombe un peu dans le cliché de l’ado rebelle incomprise, elle a ce quelque chose qui nous donne envie de la suivre. Ce qui n’est pas exactement le cas de Darius, cliché du flic antihéros désabusé vu dans tous les films d’Olivier Marchal, la différence ici étant que l’homme a 120 ans au lieu de 50 ans. La belle affaire. Non pas qu’Attal le joue mal, seulement, il faut savoir se renouveler et ce genre de figure paternaliste a fait son temps.

Le plus intéressant dans Ad Vitam, ce sont les jeunes personnages, leur rapport à la vie, à la mort, à leurs parents. Problème : au bout de quatre épisodes, on a peu vu cette jeunesse – à part Christa en interaction avec son père de substitution, Darius. Et c’est dommage, on aurait voulu en savoir plus sur ce groupe politique aux allures de secte, vers lequel tous les regards sont tournés. Et quand un personnage au potentiel de feu nous est présenté (Linus, interprété par l’intense Rod Paradot), on s’en débarrasse sans raison.

Les thématiques philosophiques abordées par Ad Vitam restent classiques pour une œuvre d’anticipation : le deuil impossible, la déshumanisation qui va de pair avec le pacte d’éternité, la recherche de sensations toujours plus fortes pour ressentir à nouveau quelque chose (les lieux où tout est permis, comme se tuer, vu qu’on peut se régénérer), la question du sens de la vie quand on y retire la mort, la tentation des sectes religieuses pour y trouver un sens justement… Autant de sujets soulevés de façon plus originale (et radicalement différentes) par des œuvres comme Altered Carbon, The Leftovers ou même Les Revenants.

Si Ad Vitam est visuellement saisissante, elle n’est donc pas totalement aboutie côté scénario, en tout cas pas assez pour marquer durablement les esprits. Elle reste en revanche, sans nul doute, une des meilleures séries françaises de 2018. Et on espère que Thomas Cailley continuera de faire son trou sur le petit écran français, où il y a encore tant à défricher et à inventer.

La mini-série Ad Vitam, composée de six épisodes, débute ce jeudi 8 novembre sur Arte. La série est disponible en replay jusqu’au 8 décembre.