Les Français mangent des kebabs, et ils aiment ça

Ils préféreront toujours les kebabs à leurs ministres.

Dans un exercice de communication surprenant, la porte-parole du gouvernement Sibeth Ndiaye a évoqué le kebab pour faire disparaître les homards de François de Rugy. Une diversion grossière, mais qui rappelle combien ce sandwich s’est intégré à la culture du pays de la blanquette de veau.

Le 16 juillet au soir, la porte-parole du gouvernement Sibeth Ndiaye s’exprimait sur CNews quelques heures après l’annonce de la démission de François de Rugy de son poste de ministre de la Transition écologique. Pédagogie, éléments de langage ("mesure", "exemplarité", "cadre personnel/vie publique"…), langue de bois… tout se passait plus ou moins comme à l’entraînement, jusqu’à ce que la porte-parole du gouvernement tente ce grand écart catégorie olympique :

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"Tout le monde ne mange pas du homard tous les jours, bien souvent on mange plutôt des kebabs"

Des kebabs. Il n’en fallait pas plus pour échauffer les esprits et propulser #kebab en trending topic sur Twitter. Et si de nombreux comptes s’amusent sur un ton bon enfant du comique de situation : sous les ors de la République, imaginer des ministres s’empiffrer d’un bon vieux grec-frites, c’est rigolo. Mais sous ce hashtag sont également publiés de nombreux tweets insultants, aux relents chauvins, quand ils ne sont pas limite racistes

Car c’était sans doute le but de cette remarquable tentative de diversion : quel sandwich, en France, peut prétendre être un meilleur véhicule de clichés ? Aucun : d’origine turque, consommé majoritairement par les citadins, composante essentielle du "starter pack jeunes de banlieue" au même titre que les Nike TN ou le sweat à capuche aux yeux du téléspectateur de TF1… Objet de fantasme, tout le monde a un avis dessus – surtout ceux qui n’y ont jamais goûté (les pauvres). Alors oui, le contre-feu est gros, mais il fonctionne : Sibeth Ndiaye est parvenue à faire disparaître (au moins en partie) un scandale d’argent public pour le remplacer par une autre polémique, mineure et passionnée, qui détourne le regard des Français du faste de l’organisation des dîners ministériels. Habile.

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Arme politique

Sauf que l’histoire l’a démontré, s’emparer d’une spécialité culinaire pour des raisons idéologiques n’est pas une stratégie si efficace que ça, en fait. Rappelez-vous du désastreux "Je ne suis pas raciste, j’adore le couscous" de Nadine Morano : l’image de l’ex-ministre de Nicolas Sarkozy n’en est pas sortie grandie. Les incursions du kebab sur le terrain politique ne manquent généralement pas de ridicule : Philippe de Villiers qui a lance avoir mangé "un kebaque à Budapest", ce "sandwich exotique" ; les "kebabs débats" (oui oui) que le Parti socialiste souhaitait organiser pour draguer le vote des banlieusards en 2009…

Au fond, seul Benoît Hamon y est parvenu avec un peu de succès : usant et abusant de son image de bouffeur de grecs lors de la campagne 2017, le candidat malheureux à la présidentielle s’était offert la palme du tweet politique le plus partagé, loin devant le portrait présidentiel partagé le même jour – quelle maigre consolation face aux scores confidentiels de Génération·s dans les urnes.

Sibeth Ndiaye ferait donc bien de ne pas s’y tromper : malgré l’incongruité du mot "kebab" dans la bouche d’une personnalité politique, personne n’est dupe de cette comparaison qui n’a pas lieu d’être avec les homards du couple Rugy : au même titre que le thon-mayo, le pan-bagnat, le croque-madame, le bokit, le burrito, le wrap, le PB&J ou bien d’autres, le kebab n’est qu’un sandwich. Littéralement des ingrédients entre deux tranches de pain, à consommer sans couverts ni assiette et à manger debout, en marchant, en travaillant… Rien à voir.

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(© Pixabay License)

Symbole de la diversité européenne

Puisqu’il relève de la cuisine de rue (ou street food si vous êtes cool), le kebab en porte ses composantes : souci d’économie pour le consommateur (quelle alternative pour le même budget ?), rapidité du service, plaisir du lien social, goût réconfortant, ouverture tardive appréciée des oiseaux de nuit affamés… D’origine turco-allemande, il a obtenu ses papiers français au même titre que le couscous ou le Big Mac, puisque d’après un rapport de 2017 du cabinet d’études Gira, les Français en engloutissent 350 millions par an. Il commence même à avoir sa propre littérature. Pas mal, non ?

D’après Guillaume Erner dans un succulent billet diffusé dans la matinale de France Culture en 2016, il serait même un prétendant idéal en tant que symbole européen, loin devant Tintin, le drapeau étoilé, les technocrates ou l’hymne à la joie de Beethoven : "Dans le kebab on trouve à peu près tous les aliments produits par la politique agricole commune, depuis le blé français jusqu’à la dinde aux antibiotiques allemande, en passant par la vache polonaise. Parce que si dans les lasagnes on ne sait pas ce que l’on trouve, dans le kebab, on ne sait pas ce que l’on cherche", s’amuse-t-il, poétique. Et après tout pourquoi pas ? Le kebab n’est-il pas cuisiné différemment d’un pays de l’Union à l’autre ? D’ailleurs n’est-il pas différent d’une région française à l’autre, alors qu’on le nomme "grec" en Île-de-France et "kebab" à peu près partout ailleurs ?

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Mise en scène

Comme relativement peu de spécialités avant lui, le kebab est non seulement le nom d’un sandwich, mais également du lieu où on le prépare et le sert (à l’image du café, où on peut boire… du café). C’est alors un véritable théâtre pour les connaisseurs avec sa propre chorégraphie (la découpe de la viande, hypnotique), son tempo (souvent en fin de soirée), son langage ("salade tomates oignons", "chef"…), ses personnages (les clients sont souvent plus hauts en couleur que dans une boulangerie, par exemple), ses ennemis jurés (le burger, plus bourgeois ; le vil tacos et son artillerie lourde de sauce fromagère, en embuscade…), ses péripéties (kebab qui coule, trop de harissa, pas assez de sauce blanche) – et son dénouement, qui n’est pas toujours un happy end car non, le kebab n’est pas toujours très bon, avouons-le. Mais ça fait partie du jeu, non ?

Car au fond le kebab est bien davantage qu’un simple plat : c’est une forme, un goût, une odeur, une madeleine au sens proustien du terme. Relevant d’un certain art de vivre, pas étonnant qu’il soit cité par Booba, Nekfeu, L’entourage, Orelsan, Columbine, Eminem (!), Lomepal, Vald, Sleaford Mods, Odezenne, Hugo TSR, Bigflo et Oli, Ghali et bien d’autres. Car le kebab est un phare dans la nuit, un symbole de concorde, un objet pop en partage, une boîte de soupe Campbell's en puissance. Bref, c’est bien supérieur au homard.

Par Théo Chapuis, publié le 17/07/2019

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