AccueilPépite

Comment Watchmen a fait chuter les super-héros de leur piédestal

Comment Watchmen a fait chuter les super-héros de leur piédestal

Publié le

par Antonin Gratien

(Indice : en noircissant d’un grand coup l’idéal du surhomme vertueux)

"Pow ! Boom ! Arghhh !", avec Watchmen, les super-héros devenaient soudain super-haïssables. Publié par DC comics entre 1986 et 1987, ce roman graphique aux 12 volumes a marqué les esprits des jeunes fans de l’Homme Araignée et autres Captain Marvel à sa sortie, en adoptant un ton étonnamment sombre pour le genre comics.

Déconseillé aux moins de 18 ans, le joyau du scénariste Alan Moore et de son partenaire, le dessinateur Dave Gibbons, mettait en scène une enquête autour du meurtre sordide d’un ex-héros. Le tout sur fond de paranoïa pré-apocalyptique liée à la guerre froide. Ambiance.

Mais, bien plus que le lugubre de l’intrigue, c’est la remise en question de l’unidimensionnalité bienfaisante des super-héros qui fit la singularité de Watchmen. Et changea à jamais la face du surhomme justicier. Une figure légendaire de la pop culture, dont il convient de remonter aux origines.

© DC Comics

Superman : parangon de vertu, et outil de propagande

Superman (Clark Kent, pour les intimes) apparaît pour la première fois dans les pages d’Action Comics en 1938. Ce personnage est considéré comme le premier super-héros "moderne". Pour la simple et bonne raison qu’il combat à l’aide de pouvoirs, revêt un costume moulant à l’occasion et, surtout, se révèle d’une vertu infaillible.

La publication de ses aventures coïncide avec le début de l’âge d’or des comics, à la fin des années 1930. À l’époque les intrigues manichéennes dans lesquelles bataillent un nombre croissant de vengeurs masqués sont un réconfort dans une Amérique traumatisée par le krach boursier de 1929. Elles deviennent ensuite des outils de propagande, alors que le parti national-socialiste allemand s’impose, que l’idéologie fasciste s’étend et que l’Oncle Sam se prépare à la guerre.

C’est dans ce contexte troublé que Captain America naît. À la fois allégorie du patriotisme US, héraut des valeurs démocratiques et bastion contre la menace totalitaire, ce super-héros révélé en 1941 s’emploie à dérouiller du super-vilain nazi. Tout en arborant fièrement les couleurs du Stars and Stripes. Cette connivence manifeste entre comics et géopolitique perdure par la suite, même après la guerre.

Dans les années 1960, nos guerriers en cape continuent d’incarner le "bon". Et font la pub des initiatives gouvernementales américaines au passage. Dans le Superman #170 de 1964 par exemple, plusieurs planches sont dédiées au programme fitness des adolescents américains promu par l’ex-président John Fitzgerald KennedyThanks Clark.

Watchmen : les justiciers passent du côté obscur

Avec la désillusion des 70’s aux États-Unis (guerre du Vietnam, Watergate…), les justiciers deviennent méfiants envers leurs dirigeants. À l’instar de Captain America, qui découvre dans son numéro #180 que Richard Nixon a été remplacé par un double maléfique. Mais, quoiqu’ils soient de moins en moins soumis aux politiques, nos héros n’en conservent pas moins une rectitude morale irréprochable.

La donne change notamment avec Watchmen. Son contenu est sanglant, parfois sensuel, souvent trash. Et, à l’instar du chevalier noir de Frank Miller dans la minisérie Batman : The Dark Knight Returns (1986), les super-héros de cette BD ne sont plus si super-héroïques que ça. Ceux qui étaient autrefois l’étendard des libertés vieillissent, cèdent aux corruptions, s’engouffrent dans le vice.

Déchus, ils errent dans un monde aussi sombre qu’eux. Une uchronie anxiogène, polarisée par la crainte qu’une troisième guerre mondiale n’éclate. Dans cette atmosphère déjà bien tendue, le Comédien est mystérieusement assassiné. Détail d’importance : ce héros appartenait autrefois aux Gardiens, un groupe de justiciers dont il ne reste rien. Ou presque.

Et pour cause, la férocité de ses membres avait valu à l’organisation l’opprobre des citoyens, ainsi que d’être renvoyée au vestiaire par le président Nixon. Mais l’un de ces justiciers aux méthodes douteuses, Rorschach, continue de combattre le crime en paria. Averti de l’homicide de son ancien compère, il décide d’enquêter et reprend contact avec d'autres anciens super-héros pour résoudre ce crime.

Une adaptation difficile

Nombreux sont les cinéastes à avoir voulu porter sur grand écran la quête des Watchmen. Suite à l’avortement de projets portés par Terry Gilliam (Brazil), Darren Aronofsky (Requiem for a Dream) et Paul Greengrass (saga Jason Bourne), cette adaptation est devenue, en quelques décennies, l’un des plus fameux serpents d’eau de mer d’Hollywood.

En 2009 c’est finalement Zack Snyder, à l’époque connu pour avoir réalisé 300, qui fait aboutir la transposition en prises de vues réelles des vignettes d’Alan Moore. Le résultat est à l’image de la BD. Déroutant, pour tout amateur d’univers super-héroïque traditionnel.

De par sa complexité narrative (flash-back, emboîtements des récits…) comme par son ambiguïté morale. Largement salué pour sa fidélité au cynisme du comics, le film demeure une référence en matière de déconstruction du mythe des vengeurs immaculés.

À noter que, depuis 2019, Prime Video accueille un nouvel incontournable du genre : The Boys. Adaptée du comics éponyme écrit par Garth Ennis, cette série américaine est le théâtre de crimes abjects perpétrés par nul autre que des "justiciers" du type vicelard, mais alors très, très, vicelard. Thanos fait figure de petit joueur à côté, pour vous dire.

Et que les enthousiastes du show se réjouissent, une troisième saison est déjà programmée. Autant dire que la réputation des super-héros n’a pas fini d’être écornée. Oui Butcher, tu vas pouvoir t’en donner à cœur joie.