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Burning, et le cinéma sud-coréen fit (encore) des étincelles

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Burning, et le cinéma sud-coréen fit (encore) des étincelles

Publié le

par Antonin Gratien

C’est peu dire que le 7e art de la péninsule est en plein boom.

La passion autour de Squid Game, l’engouement pour la K-pop, le phénomène Gangnam Style… Depuis plus d’une décennie, et aujourd’hui plus que jamais, les productions culturelles sud-coréennes ont le vent en poupe. Le cinéma compris. Et pas qu’un peu. En témoigne l’accueil dithyrambique réservé par la presse à Burning, bijou crépusculaire débarqué dans nos salles françaises en 2018, et réalisé par l’une des plus imposantes signatures du ciné sud-coréen, Lee Chang-dong.

Avec ce 6e long métrage – le plus mystérieux, abstrait, épuré de sa filmographie –, cet ex-ministre de la Culture avait offert à un public souvent scotché, et parfois hypnotisé, un joyau passionnel dont le succès s’inscrit dans une tradition cinématographique vieille d’un siècle. Une tradition née sous le sceau de la propagande, ayant tardivement donné naissance à plusieurs œuvres honorées par les plus prestigieuses récompenses, et vers lesquelles Hollywood lorgne un peu plus chaque jour.

Énigme en terre de Corée

Inspiré du roman de Murakami Les Granges brûlées, Burning nous entraîne aux côtés de Jongsu, un livreur taiseux n’aspirant qu’à devenir écrivain, à propos duquel Lee Chang-dong a confié à plusieurs reprises se reconnaître. Par hasard, ce personnage un brin empêtré croise une ancienne camarade. Son nom est Haemi. Une fille toute en sensualité, et en candeur.

Tous deux vont s’aimer. Puis l’intrigante jeune femme quitte le pays pour l’Afrique, l’affaire de quelques semaines. À son retour, la voici accompagnée de Ben, une sorte de Gatsby coréen. Débute alors une période de flottement où le trio se côtoie, sans que Jongsu sache quelle relation entretient son adorée avec ce flambeur.

Soudain, Haemi disparaît. Le film bascule alors du registre romantique à celui de thriller. Inquiet, Jongsu mène l’enquête. Il visite son studio, questionne les collègues, interroge les proches. Chou blanc. En rade de pistes, Jongsu se tourne vers Ben. Après tout, le type se targue quand même de foutre le feu à des serres pour tuer le temps. C’est louche, forcément.

Au terme d’une filature, Jongsu découvre dans son appartement plusieurs indices (une montre ayant appartenu à sa chère et tendre, notamment) qui le persuadent que ce dernier pourrait bien avoir joué un rôle dans l’évaporation de Haemi. Ivre de rage, rongé par l’inquiétude et dévasté par l’absence de celle qui fût son amante, Jongsu poignarde son rival dans une scène finale qui laisse planer le doute sur la vraie nature de Ben.

Opération séduction

Burning n’est rien moins que le premier film coréen à avoir été short listé pour l’Oscar du meilleur film, et de nombreux participants aux Festival de Cannes voyaient déjà la pépite de Lee Chang-dong (pour la troisième fois en lice pour cette compétition) décrocher la Palme d’Or. C’est finalement Une affaire de famille, du japonais Hirokazu Kore-eda qui a remporté la distinction, après concertation du jury présidé par Cate Blanchett cette année-là.

Un autre film sud-coréen, appartenant lui aussi au registre du thriller, remportera ce Graal l’année suivante : Parasite, de Bong Joon-ho. Il faut dire que, depuis plusieurs décennies, c’est dans ce genre que la majorité des homologues du réalisateur de Memories of Murder se sont illustrés sur la scène internationale.

Parmi les incontournables, impossible de ne pas citer Old Boy de Chan-Wook Park (mais si, mais si, la fameuse scène de boucherie dans le couloir, en travelling latéral…), J’ai rencontré le Diable réalisé par Kim Jee-Woon ou encore The Chaser, le premier long-métrage de Na Hong-jin.

L’émergence d’un cinéma de propagande

Ces succès ont permis au cinéma coréen de se faire une place au soleil, vers laquelle tous les yeux sont braqués lors des compétitions annuelles. Mais ils ne doivent pas faire oublier qu’ils sont les héritiers d’une tradition cinématographique accouchée dans la douleur.

Dans les années 1930, les premiers longs métrages parlants coréens sont systématiquement développés sous le contrôle rigoureux des autorités coloniales japonaises. Et sans surprise, la plupart relève de la propagande en faveur de l’armée nippone.

Déjà restreinte, la production de films devient à peu près nulle entre le début de la Seconde Guerre mondiale en 1945, et la fin de la guerre de Corée en 1953. Après des décennies de répression coloniale qui l’avaient rendue exsangue, l’industrie cinématographique trouve un nouveau souffle grâce à Syngman Rhee, le premier président de la Corée du Sud. En exemptant le secteur d’imposition, l’homme d’État pave la voie à un âge d’or.

L’irrésistible ascension

Les films de genre affleurent, et en 1960 paraît sur grand écran ce qui est encore aujourd’hui considéré comme l’un des plus grands classiques sud-coréen, The Housemaid – un thriller, évidemment ! Le coup d’État militaire de 1961 met un coup d’arrêt brutal à cette période faste, en introduisant un système de quotas. L’industrie du cinéma tombe à genoux. Il faudra attendre les années 1980 pour que les réglementations s’assouplissent, et que les films coréens se frayent – enfin – un chemin vers la scène internationale.

Tant et si bien qu’au tournant des années 2000, plusieurs d’entre eux rayonnent en compétition. En 2004 Old Boy remporte le Grand Prix du jury à Cannes, puis c’est au tour de Thirst de recevoir cet honneur 5 ans plus tard. Quant à Pieta, il rafle le Lion d’or à l’édition 2012 de la Mostra de Venise. Bref, le cinéma sud-coréen renaît de ses cendres, et plus rien ne semble pouvoir stopper son ascension. Ça, Hollywood l’a bien compris.

Depuis plusieurs années, les studios américains n’hésitent pas à surfer sur cette vague d’enthousiasme en rachetant les droits de ses triomphes. Ainsi Old Boy (encore lui) a eu droit à un remake US en 2013 où l’inénarrable Josh Brolin interprétait le rôle-titre. Et sans surprise, une version américaine du Dernier Train pour Busan est dans les cartons.

Côté nouveautés les plus attendues made in Corea, Bong Joon-ho concocte une série dérivée de Parasite sur HBO, et a déjà bouclé le script d’un autre film. Préparez le pop-corn, la Corée du Sud a encore de quoi nous faire rêver.