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Brazil, OVNI parmi les OVNI de Terry Gilliam

Brazil, OVNI parmi les OVNI de Terry Gilliam

Publié le

par Antonin Gratien

Robert De Niro and Jonathan Pryce

Dystopie ultra-baroque devenue culte, le bijou SF du réalisateur britannique est l’un des films les plus barrés des 80’s.

Mais qu'est-ce qui pouvait bien résulter d’un hyménée entre l’humour grinçant des Monthy Python et l’univers glaçant de 1984 ? "Un sacré foutoir", serions-nous tentés de répondre. Et nous aurions raison. Sorti en 1985 (tiens !), Brazil est l’enfant incongru et fascinant, angoissant et poétique d’un Terry Gilliam aussi allumé qu’à l’accoutumée, bien décidé à offrir un film à la mesure de son imaginaire.

Réputé inclassable, le 4e long-métrage de celui qui fit rire le monde entier aux côtés de ses acolytes dans Monty Python : La Vie de Brian, est ici thriller, là comédie. Ailleurs encore, il pioche dans le registre du cinéma d’horreur. Un amalgame des genres dont l’esthétique, entre maniérisme pictural et kitsch à néon so 50’s, se fait l’écho. Tout comme l’intrigue, dédaléenne de bout en bout.

Odyssée en pays de Bureaucratie

Au royaume de Brazil, il fait gris, il fait sombre. Quelque part au XXe siècle, Sam Lowry un modeste fonctionnaire du (fictif) ministère de l’Information mène une vie sans saveur, oscillant entre travail rébarbatif et oisiveté dans un appartement miteux. Seul exutoire de ce monde rétrofuturiste aux accents totalitaires : rêver d’une idylle, une fois la nuit tombée.

Cette existence monotone se trouve chamboulée lorsqu’un insecte s’écrase dans une imprimante affectée aux services de renseignement. Un T devient un B, et Archibald Tuttle (un dissident incarné par Robert De Niro) devient Archibald Buttle (un père de famille modèle). L’effet papillon est enclenché ; l’erreur administrative entraîne le décès du faux suspect lors d’un interrogatoire musclé.

À notre antihéros, campé par Jonathan Pryce dans ce qui demeure l’un de ses meilleurs rôles, il incombe de rencontrer la veuve. Histoire de lui verser un dédommagement, au nom de l’État. Mais voici qu’en route, au détour d’un couloir, il reconnaît dans les traits d’une résidente la figure féminine qui le visite chaque soir, en songe. Par amour pour elle, Sam Lowry se trouve malgré lui embarqué dans un complot terroriste tentaculaire qui le poussera à s’évader de son confort pour se dresser, à son tour, contre l’ignominie tyrannique.

Des références WTF comme s’il en pleuvait

Le chef-d’œuvre de George Orwell, 1984, irrigue tout Brazil. Du roman d’anticipation publié en 1949, on retrouve l’ambiance anxiogène, la bureaucratie toute-puissante, le joug d’une État dictatorial. Comme dans le livre, il est question de l’exercice du libre arbitre, du prix de la liberté. Mais pas comme dans le livre, Brazil est ponctué de scènes humoristiques.

Là où le ton de 1984 est toujours grave, ce long métrage égaye par l’étalage des ridicules d’une société en perdition. Rien d’étonnant là-dedans : Terry Gilliam a le comique dans le sang. Un temps caricaturiste, il s’est révélé au grand public en intégrant la troupe comique des Monthy Python. Les traces l’humour noir, explosives dans Brazil, deviendront une signature du réalisateur. Que ce soit dans L’Armée des douze singes, L’Imaginaire du Docteur Parnassus ou encore L’Homme qui tua Don Quichotte, son dernier film en date.

D’ailleurs, le Don Quichotte de Cervantès compte aussi parmi les inspirations de Brazil, rapport au côté "combat chevaleresque contre des géants qui sont en fait des moulins à vent". Côté littérature toujours, difficile de ne pas reconnaître l’empreinte de Kafka sur le bébé de Terry Gilliam. Même lutte contre l’absurdité d’un système que dans Le Procès, même touche de cynisme. Et surtout, même ironie. De cette ironie grinçante dont l’usage, d’après les propos que Terry Gilliam nous confiait lui-même, est "la seule manière de survivre".

Pour Terry Gilliam, une ambition persistante et un projet avorté

Celui qui martèle encore et toujours qu’il faut "apprendre à rire du monde" peut se targuer, de par son travail de cinéaste, d’avoir été excellent pédagogue en la matière. Et ça n’est pas près de s’arrêter. Toujours aussi vigoureux du haut de ses 80 ans, ce génie aux fantaisies lyriques devait débuter le tournage, en septembre dernier, d’un scénario coécrit puis délaissé par Stanley Kubrick : Lunatic at Large. Le projet est malheureusement tombé à l’eau, en raison de l’épidémie de covid.

Ce sont finalement les producteurs Galen Walker et Bruce Hendricks qui ont récupéré les droits d’acquisition du script, sans que l’on sache pour l’heure quel réalisateur relèvera le défi de cette adaptation. Quant à Terry Gilliam, souhaitons-lui simplement que le tournage de son prochain film ne soit pas aussi chaotique que celui du précédent.