Les six commandements du chasseur d'orages

Aux États-Unis, les chasseurs de tornades sont légion. En France, ce sont plutôt les orages qui sont traqués. Rencontre avec deux chasseurs qui nous ont fait part de leur passion.

chasseur d'orages

Un orage à Sainte Maxime, (Crédit Image : Jean-Baptiste Bellet)

Pays le plus touché au monde par les tornades, les États-Unis subissaient encore en avril 2014 la colère des cieux au Nord du Mississippi, en Arkansas, dans la région de Mayflower, en Iowa, dans l'Oklahoma et au Kansas. Pas étonnant donc qu’on retrouve une partie de l’imaginaire collectif américain du côté d'Hollywood.

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En 1996 sortait Twister, premier film sérieux racontant l’arrivée de tornades dans la grande région du Mid-West. Près de 20 ans après sa sortie en salles, la nouvelle référence ciné pourrait bien être Black Storm, dont la date de sortie est prévue le 13 août dans les salles françaises. À la poursuite d’une avalanche de tornades impressionnantes dans la petite ville de Silverton, des chasseurs doivent s’en approcher pour tourner un documentaire.

Mais qu’en est-il de la France ? Y a-t-il une communauté de gens assez fous pour dédier leurs heures libres à la poursuite de tornades ? Pas tout à fait, mais presque : au pays de Molière, on ne chasse pas les tornades, on poursuit les orages. Et pour en savoir plus, on a rencontré Xavier Delorme et Guillaume.

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Météo et photographie tu marieras

Le premier est fou amoureux des éclairs depuis 2002. Il a 31 ans et est passé chasseur d'orages professionnel il y a deux ans. Le deuxième est plus jeune : 19 ans, originaire de Nancy, il roule sa bosse des phénomènes météréologiques depuis 2012 et fait partie d’un collectif. Les parcours de Xavier et Guillaume se ressemblent : une passion pour la météo puis une attirance hasardeuse pour la photo.

Xavier raconte :

Dans les années 90, j’étais un jeune passionné autodidacte de météo. J’apprenais, je faisais des petits relevés du temps chaque jour. La photo s’est liée à ça grâce à un petit argentique que mon père m’avait prêté. À la fin des années 90, il m’a appris à photographier les orages.

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Progressivement, sa passion va grandir :

Au départ, je faisais des petits kilomètres autour de mon village à vélo. Une fois le permis obtenu, j’avais la liberté de faire dix ou quinze kilomètres. Puis, à partir de 2002, je m'organisais des grandes vadrouilles dans les régions. Et c’est en 2006 que j’ai vraiment commencé à voyager, à faire plusieurs jours d’orages.

Comme ça m’a pris de plus en plus de temps, ça a posé un problème avec ma vie professionnelle. Du coup, j’ai décidé de me lancer pro pour financer mes traques. Depuis deux ans, je parcours la France avec trois à quatre jours par chasse. Chaque année, c'est 20 000 km parcourus pour 5000 euros de frais de transports, entre essence et péages. C’est devenu un travail.

En parallèle, Xavier gagne sa vie à l'aide d'une ingénieuse diversification de ses activités autour de la chasse aux orages : vente de photographies, prestation de service, conseil et prévention.

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Les prévisions météo tu observeras

Ce qui fascine tant Guillaume dans les orages, c’est "l’adrénaline. C’est différent chaque jour, le contexte on le découvre en temps réel". Xavier souligne lui les "vents violents, les impacts proches”, concluant dans un souffle : "On ne s’ennuie jamais".

Pourtant, au-delà de cette imprevisibilité qui fascine tant ces passionnés de ciels démontés, on découvre une rigueur qui n’aurait rien à envier à celle du personnage de Gary Morris (Richard Armitage) dans Black Storm.

(Crédit Image : Emmanuel Froissant)

(Crédit Image : Emmanuel Froissant)

La première étape ? La prévision. "Plus les jours passent, plus ça se confirme et plus la tension monte", précise Guillaume. Dix jours avant, via des sites de météo, on sait qu’il va se passer quelque chose. Cinq jours plus tôt, une partie du pays est concernée.

48 heures avant, les départements sont ciblés, les chasseurs ont la possibilité de voir un scénario s'élaborer. Enfin, la veille, "un plan tactique se dessine et on prévoit un plan de secours si ça ne se passe pas comme prévu : pas assez de chaleur, pas assez d’humidité, parfois on peut se faire avoir".

L'adrénaline tu sentiras

Sur place, tout peut arriver. Au mois de juin dernier, une bonne partie des chasseurs de tornades français étaient regroupés dans le nord de la France. La "faute" à un épisode en provenance des États-Unis. "Les chasseurs américains nous envoyaient des images. Les prévisions météo étaient aussi extrêmes que chez eux", affirme Xavier. "On a eu des choses incroyables".

Pour Guillaume, excitation et peur se mélangeaient :

Sur le week-end, j’ai chopé huit orages supercellulaires [orages violents apportant tornades et/ou grêles, ndlr], les meilleurs, les mêmes qu'aux États-Unis mais les tornades en moins. J’ai tout eu et heureusement qu’on n'est pas passé dedans : il y avait des grêlons. Les formations se déplaçaient en crabe et nous on suivait.

Pendant deux jours, Guillaume n’arrête pas une seconde : "On dort peu, faut se replacer, se déplacer, faut regarder constamment l'évolution. Heureusement qu’on a un bon téléphone et un bon réseau".

(Crédit Image :  M.J.Ambriola)

(Crédit Image : M.J.Ambriola)

Et de préciser :

L'adrénaline oui, mais j’ai aussi eu peur. Sur les trois jours, je me suis fait des frayeurs. Des collègues ont flingué leur bagnole à cause de la grêle, d’autres ont eu des accidents.

Car si les États-Unis ont les tornades, la France a une prédisposition aux vents violents, à la grêle et aux éclairs. Des tornades oui, il peut y en avoir, mais il n’y a pas de couloirs localisés et de périodes précises au cours de l'année.

Xavier, d’ailleurs, a plus peur des éclairs que des tornades :

La tornade, on la voit. On sait à peu près où elle va et on peut se mettre à distance. À 1 km de l’orage, on peut se faire foudroyer.

Pour autant, s’il y a bien une qualité que doit constamment travailler le chasseur d’orages, au-delà de sa constante prudence, c’est de savoir attendre. Attendre des heures que l’orage se déplace au bon endroit, être patient afin de ne pas louper un épisode qu’on regrettera le lendemain.

Les photos tu traiteras

Les chasseurs d’orages ont aussi la particularité d'être toujours agrippés à deux choses : leur volant et leur appareil photo. "La photo est privilégiée parce que c’est l’instant T et on peut la partager plus facilement sur les réseaux sociaux", affirme Xavier.

Calme après la tempête : l’heure est ensuite au traitement des photographies.

J’avais fait un ratio : une traque de deux jours occupe 250 heures de post-production des images qu’on a produites

En France, une communauté s’est constituée. Comme il existe des portraitistes ou des photographes de paysages, les photographes d’orages ont leur matériel, leurs pratiques, leurs méthodes. Pour la journée, il faut des boîtiers réactifs.

(Crédit Image : @lain.G)

(Crédit Image : @lain.G)

Pour la nuit, que les appareils photo numériques n’apprécient pas forcément, "il faut des boîtiers qui puissent proposer des expositions longues", explique Xavier, lui qui a abandonné l’argentique à cause du coût du développement.

La compétition tu animeras

Alors que les États-Unis ont les tornades dans le sang, le développement de la communauté française des chasseurs d’orages peut s’expliquer en un mot, d’après Xavier : Internet.

J’ai commencé en 2002, à l’époque où Internet n’était pas encore si présent. On n’était pas beaucoup. Aujourd’hui, on peut tout partager en un instant. Certains me disent que je les ai inspirés grâce à la Toile. Il y a un relai qui s’est constitué.

En parallèle, s’est instauré un esprit de compétition pour une passion qui se veut individualiste :

Il y a une sympathie entre tous mais un esprit de compétition qui subsiste. C’est le premier qui arrive qui a les images. Après il y a des sortes d’égo qui vont ressortir. Par exemple, comme je suis professionnel, ça peut fait des jalousies.

Aussi, même si j’aime beaucoup partager, je suis très individualiste dans ma manière de traquer : j’aime bien partir seul. J’ai mon idée, mon truc, je prends ma voiture et j'y vais. La petite compétition, ça me plait parce que ça permet de se remettre en cause et de voir le niveau s'élever.

Dans la baie de Saint-Tropez (Crédit Image : Jean-Baptiste Bellet)

Dans la baie de Saint-Tropez (Crédit Image : Jean-Baptiste Bellet)

Au fur et à mesure que des passionnés ont renforcé la communauté française, une spécialisation des photographes s'est instaurée d'elle-même d’après Xavier :

Au début, on chassait tout et n’importe quoi. Maintenant, on va prendre seulement certains types d’orages dont on ne soupçonnait même pas l’exsistence, pas même Météo France.

D'aileurs, cette étude des phénomènes météréologiques par passion a aidé à identifier certains orages :

Les passionnés ont identifié ces orages. Avant, il n’y avait aucune classification des tornades et orages en France, on ne savait même pas la fréquence. Les passionnés ont permis d’apporter des connaissances.

Vers les USA tu regarderas

Y a-t-il une augmentation des phénomènes météréologiques violents dans le monde ? D’après Xavier, ce sont les médias, plus présents et qui disposent d’une couverture 24h/24 qui donnent cette impression. "Les statistiques disent que non. C’est seulement la périodicité qui a évolué".

Pour Guillaume, son rêve de partir aux États-Unis est devenu un projet. Celui d’être au pays de l’Oncle Sam dans la “Tornado Alley” (“l’allée des tornades”). Dans deux ans, entre avril et juin, il sera là-bas pour y prendre des photos :

C’est le paradis des tornades. Là-bas, les chasseurs américains sont de véritables stars. Quand il y a une tornade, il y a des embouteillages de chasseurs. Ça se bouscule au portillon.

On ne serait pas étonné de voir le même phénomène s’instaurer progressivement en France dans les prochaines années avec une armée de chasseurs d’orages, voitures sur le bas côté, prêts à dégainer leurs appareils photo.

Par Black Storm, publié le 21/07/2014

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