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Olivier Assayas met en scène Kristen Stewart et nos fantômes dans Personal Shopper

Olivier Assayas met en scène Kristen Stewart et nos fantômes dans Personal Shopper

Publié le

par Personal Shopper

Personal Shopper nous offre le retour de Kristen Stewart devant la caméra d'Olivier Assayas avec un film fantastique poétique qui capture l'air du temps. 

Son titre nous ferait plus penser à Confessions d'une accro au shopping qu’à Fantomas, mais ne vous y méprenez pas : ce film fantastique joue avec le surnaturel pour nous parler avec poésie de l’inconscient.

SMS angoissants d'un inconnu, références à l'art et ectoplasmes, avec Personal Shopper, Olivier Assayas nous offre là un savant mélange de genres pour nous faire réfléchir sur les fantômes qui nous habitent. Rencontre avec le réalisateur de ce film récompensé par le "prix de la mise en scène" à Cannes. 

Konbini | Comment présenteriez-vous votre travail à quelqu’un qui ne vous connaît pas encore ?

Olivier Assayas | Ce qui détermine mon travail, c'est ce sentiment d’avoir pu faire, depuis le début, du cinéma dans des conditions d’entière liberté. Je me suis toujours donné les moyens, parfois parce que j’ai fait des films moins chers, de protéger une forme de liberté d’écriture pour ne pas être obligé de passer par des choses plus conventionnelles de l’industrie cinématographique. Je me sens extrêmement privilégié d'être arrivé à imposer une certaine manière de faire des films avec les méandres et la singularité de mon inspiration. 

Cette jeune fille de 27 ans, angoissée et pleine de désillusions, qui fait un job qu’elle déteste pour pouvoir payer son séjour à Paris, c’est votre vision de notre génération ?

Non, c’est une vision de toutes les générations car, hélas, le sort le plus partagé est celui de faire un travail dans lequel on a du mal à s’épanouir. C’est presque la définition du travail, sauf pour les gens qui ont la chance d’être en complète adéquation avec ce qu’ils font. Et chacun, tous âges confondus, trouve alors une sorte de consolation dans le monde de ses pensées, de ses rêves, de ses fantasmes, y compris en les accomplissant. Il me semble que le meilleur de nous-même est souvent dans cette vie intérieure et ce dialogue interne qu’on a avec le monde, l’art, ou la spiritualité.

© Carole Bethuel

Quel est votre rapport à la mode pour mettre en avant Kristen Stewart, égérie Chanel, qui incarne une "personal shopper" ?

La mode m’intéressait dans ce film en tant que lieu d’une forme d’ambivalence. C’est la caricature de ce qu’il peut y avoir de plus matérialiste dans le monde. Et ce personnage qui rejette cette incarnation de la surface est en même temps aimanté par elle. D’abord parce que la mode est habitée par une forme d’art ; même si le monde du luxe est l’image même des excès et dérapages de la société moderne, il y a quelque chose de beau dans la mode. Et puis parce que le personnage de Maureen est une personne qui interroge sa féminité, qui a ce besoin, à moitié conscient, d’explorer sa propre identité.

On sent effectivement une critique du luxe et du consumérisme et, en même temps, quand cette petite main qu'est Maureen porte les vêtements de sa boss, une célébrité dont on ne connaît même pas le métier, elle est sublime et sublimée…

Ce qu’il y a de beau dans la mode, en particulier dans la mode féminine, c’est la possibilité de se transformer soi-même. Et ce droit à être quelqu’un d’autre est essentiel dans la vie. Je crois que la fascination pour la mode tient en partie à cela. J’y suis par ailleurs sensible dans mon ADN car ma mère était styliste, c'était une artiste qui pratiquait cet art et s’y accomplissait. J'ai grandi avec un rapport à la mode qui n’a rien à voir avec le monde du luxe. Cela me fait penser à l'art contemporain : son marché est absurde, même ridicule mais ça n’empêche pas qu’on puisse avoir un rapport avec l’art de notre époque.

Certaines de ces scènes où Kristen Stewart est sublimée peuvent faire penser à cette citation de François Truffaut : "Le cinéma est un art de la femme, c'est-à-dire de l'actrice. Le travail du metteur en scène consiste à faire faire de jolies choses à de jolies femmes."

J’ai beaucoup d’admiration pour François Truffaut et c’est une chose que j’avais à l’esprit quand je faisais mon premier court-métrage mais qui, maintenant, me semble incomplète. Je dirais que la question de la beauté m’intéresse depuis toujours et joue un rôle dans mon cinéma, au même titre que l'élégance d'écriture. J’ai toujours préféré l’harmonie à la dissonance, j’aime la fluidité, quand c'est mélodique. Mais au fond, ce qui m’intéresse le plus dans le personnage de Maureen, et dans la relation même que j’ai avec Kristen, c’est ce qu’elle a de rugueux, de brutal. Ce n’est pas quelqu’un qui fait de jolies choses, mais c'est quelqu’un qui a une élégance naturelle, une vérité en elle, et c’est ce qui est précieux. 

© Carole Bethuel

Est-ce qu'il faut croire aux fantômes pour faire des films fantastiques ? Ou plus sérieusement pouvez-vous expliquer ce que représente l'idée du fantôme dans ce film ?

Ce n’est pas paradoxal de dire que je crois aux fantômes, à condition qu’on s’entende sur ce que veut dire fantôme. On passe notre temps à avoir des dialogues intérieurs avec ce qu’on peut appeler des fantômes : aussi bien des silhouettes de notre passé, des proches qu’on a perdus ou des personnages de films ou de romans qui nous inspirent. On vit dans une solitude qui est très habitée. Cette conversation intérieure est un point sur lequel tout le monde peut s’entendre et il me semble que dans des moments d’angoisse, de crise, de souffrance, d’égarements, on peut projeter en dehors de nous ces forces.

Je reprends souvent cette image : n’importe lequel d’entre nous qui se retrouve dans une maison déserte, la nuit au milieu de la forêt, croit d'un coup aux fantômes. On entend des craquements, on a peur d’on ne sait pas très bien quoi, mais on a peur. Or en réalité, on n'a pas peur de ce qui est à l'extérieur. Avec ce vide sensoriel, on se met à écouter ce qui est en nous, et ce qui est en nous se met à raisonner dans l’environnement. C’est ce qu’on appelle des fantômes. 

@Carole Bethuel

Maureen entretient une relation virtuelle avec un inconnu qui lui envoie des messages et auquel elle ne peut s'empêcher de répondre. Les questions et les ordres qu'elle reçoit la désinhibent, elle ne se reconnaît plus, pourquoi ? 

Ce qui m’intéressait dans les textos, c’est la séduction par l’invisible. Je ne l’invente pas, c'est très courant sur Internet, où l'on passe notre temps à dialoguer avec des entités dont on ignore tout. On ne sait pas ce qui se cache derrière un pseudonyme. Maureen projette son propre désir, et en même temps elle se déteste de fantasmer. La séduction la pousse à se transformer et quand elle est plantée par cette entité absente, il y a un dégoût d’elle-même, un rejet violent, comme un réveil. Ça m’intéressait d’écrire ce cheminement du mystère du désir, où elle se retrouve aimantée.

Il y a une omniprésence de son téléphone qui est à la fois source d'angoisse avec les SMS reçus d'un inconnu, mais il est aussi cette objet qui génère du lien ou la connaissance. Pourquoi avoir choisi de le filmer autant ?

Je m'intéresse au smartphone en ce qu’il transforme l’être humain. Il est devenu une sorte de prolongement de nous-même. Force est de constater qu’il a changé la façon dont on pense notre relation aux autres, notre relation au monde ; il nous relie par des ondes invisibles à notre cercle d’amis, de collaborateurs… Il nous place de façon littérale au milieu d’un réseau virtuel, et il me semble que ça nous transforme. Le téléphone est devenu aussi un prolongement naturel de notre mémoire et l’individu post-smartphone n’est pas le même que l’individu pré-smartphone. Alors que je faisais un film avec un personnage contemporain, solitaire, en quête, cet appendice était obligé de jouer un rôle. 

Avez-vous un message à apporter à la jeunesse ?

J’ai ce malaise avec la pratique de ce qu’on appelle le cinéma indépendant car, j’ai toujours été terrifié par la façon dont il vieillissait. Il me semble que la pratique libre du cinéma s’adresse prioritairement à la jeunesse, or j'ai l'impression que le cinéma s'adresse aujourd'hui aux cartes Vermeil. Son succès est hélas lié à un public qui vieillit en devenant plus attaché à des formes plus académiques. Et de ce fait, une partie du cinéma indépendant devient plus conventionnel. Donc je fais de mon mieux pour essayer de casser ça. Dans mes films, je n’ai jamais accepté cette rupture et je me suis toujours dit : ce qui m'anime, c'est de dialoguer avec le vrai public du cinéma, fatalement jeune, pour qui j'ai envie de faire des films.