On est allés voir Interstellar avec un ingénieur en aérospatiale

Que vaut vraiment Interstellar d'un point de vue scientifique ? À cette question, les réponses d'un ingénieur aérospatial avec qui on est allés voir le dernier film de Christopher Nolan.

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Bruno Jardin, inspecteur de l’isolation du réservoir principal d’Ariane 5, chez EADS - (Crédits Konbini)

Depuis le 5 novembre, Interstellar, comme une bonne partie des films de Christopher Nolan, a une double vie : en salles dans un premier temps, puis après la séance, dans un second temps, décortiqué par les spectateurs. Cette fois-ci, le cinéaste britannique, en plus de proposer une lecture assez pessimiste de l'avenir de notre planète, s'est penché avec une certaine rigueur sur les voyages interstellaires.

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Dans ce contexte, on a voulu savoir ce qu'il en était en demandant à un ingénieur aérospatial ce qu'il pensait du film de science-ficiton. On l'a embarqué au cinéma pour lui poser des questions après la séance. Il s'appelle Bruno Jardin, inspecteur de l'isolation du réservoir principal d'Ariane 5, chez EADS depuis 25 ans.

[Spoilers Alerte : vous n'avez pas vu le film ? Quittez cet article]

Konbini | Qu’avez vous pensé de ce film ? Avez-vous remarqué des erreurs par rapport à la réalité ?

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Le scénario est actuel, les questions sont réelles, même si, pour le moment, nous volons sur le meilleur des vaisseaux : la Terre. Car il y a dans Interstellar une vision très pessimiste du dépérissement de la Terre, et leur vision n’est pas forcément réaliste : l’évolution humaine ne se fait effectivement pas dans ce sens là.

Dans le film, l’azote est devenu vraiment beaucoup plus important que l’oxygène, alors que ça ne se passera sûrement pas comme ça [l’air est constitué de 78% d’azote pour 21% d’oxygène. Dans Interstellar, la part d’oxygène dans l’air est presque inexistante, ndlr].

Aussi, lorsque la station doit sortir de son orbite pour aller sur Saturne, on ne comprend pas comment elle prend de la vitesse, comment elle a eu assez d’énergie pour réaliser cette pousée.

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K | Ils ont peut être apporté du carburant dans les scènes coupées.

En principe, une station orbitale gravite autour de la Terre à une vitesse réduite comparée à celle qu'il faut pour s’éjecter. Il faut donc un apport d’énergie conséquent pour sortir de l’orbite. J’ai aussi un problème avec le trou de ver. Là-dessus, on se trouve vraiment dans la science-fiction puisqu’on ne sait pas du tout si ça existe et ce qu’il se passerait si ça arrivait.

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K | Un trou de ver, c’est censé être la dimension qui se plie, comme le montre Cooper, non ?

Oui, mais c’est une théorie déduite par l’imagination et personne ne sait ce qu'il pourrait se passer si un vaisseau en traversait un. Idem pour le trou noir. En principe, un trou noir absorbe tout et rien n’en sort. Là, le héros se retrouve dans une vision étrange avec le temps matérialisé, comme dans une dimension. On est à 100% dans l’imagination. Aussi, c'est pour moi très étrange qu'un trou noir puisse aspirer des choses alors que dans sa définition, le trou noir n'a pas d'existence.

Voilà à quoi ressemble le trou noir dans Interstellar (Crédit Image : Warner Bros.)

Voilà à quoi ressemble le trou noir dans Interstellar (Crédit Image : Warner Bros.)

Et le problème, c'est que dans un trou noir, il n’y a plus aucune notion de temps. Il est donc impossible d’en sortir [Matthew McConaughey réussit à passer à travers et à accéder à une quatrième dimension, ndlr]  vu qu’on n’a plus le temps pour le faire. C’est le principe de la relativité restreinte : la gravité a une incidence sur le temps et étant donné que la gravité d’un trou noir est extrême, on peut imaginer que le temps s’y arrête. Ce qui pourrait nous faire sortir d’un trou noir c’est la vitesse. Et vu que la vitesse est le rapport de la distance sur le temps (v=d/t), s’il n’y a plus de temps, il n’y a plus de vitesse.

K | Quand on pense aux aliens, l’homme imagine souvent qu’ils sont plus évolués que nous. Vu que notre gravité est assez faible, peut-on dire que si on tombe sur une forme de vie, elle sera beaucoup moins évoluée ?

Les ordres de grandeur de distorsion du temps en fonction de la gravité, je ne les connais pas, et je ne suis pas certain d’une part qu’ils soient respectés dans le film, et d’autre part qu’on puisse en déduire des choses très pertinentes. Il est possible que l’évolution vers le futur après un long voyage ne soit que de quelques minutes ou secondes car les physiciens font des calculs justes, et après les gens interprètent. Les ordres de grandeurs peuvent varier. Pour l’instant, nous, nous avons la relativité d’Einstein qui nous a permis de comprendre l’univers éloigné, l'infiniment grand, tandis que la physique quantique permettait de sonder l'infiniment petit.

Le vrai problème qu’a connu Einstein était d’expliquer d’où venait la gravité. Il tenait à faire un éventail d’explications de toutes les forces que l’on connait en essayant de savoir pourquoi ces forces existaient. En revanche, quand il s’est heurté a la gravité, c’était plus difficile. La gravité est mystérieuse, c’est une force étonnamment surprenante qui s’exerce très loin et de façon très puissante sur de très grandes distances.

Nous sommes à la fois soumis à ce type de force, mais aussi à de petites forces très faibles et cantonnées à de courtes distances. L’interaction faible et forte, toutes ces choses étranges qui s’exercent au niveau de l’atome alors que la gravité est existante partout et exerce une force générale sur l’univers, c’est cela qu’Einstein a cherché à creuser pour savoir d’où ça venait, afin d'en percer le mystère.

Ce qu’il y a d’intéressant dans ce film, d’un point de vue scientifique, c’est le rapport que le héros entretient avec le robot. Il a l’humour mais il réalise surtout énormément de choses : il calcule les trajectoires par exemple.

K | Ce robot accompagnateur fait aussi en sorte que les gens ne deviennent pas fous. Ils existent déjà ces robots ?

Oui. Les Japonais ont conçu un robot pour les spationautes, ne serait-ce que pour parler avec quelqu’un de diffèrent et avoir des réponses différentes de celles de son collègue. Ils ont envoyé le robot japonais à un spationaute japonais de l’ISS [la station spatiale internationale, ndlr].

Les rendez-vous des engins volants avec la station sont aussi très fidèles à la réalité. Les arrimages, s'ils sont réalistes, se passent comme ça mais en version beaucoup plus lente. Les contraintes du film les obligent à accélérer mais en réalité, lors du premier arrimage du cargo européen sur ISS, les cent derniers mètres ont été parcourus en plusieurs jours et les Américains avaient diffusé les vingt derniers mètres en direct.

Ils avaient prévu un système d’entonnoir pour guider le nez de la navette jusqu’au raccord à l’ISS mais ils n’en ont pas eu besoin tellement l’engin était bien piloté. C’est épatant. L’homme arrive à faire ça. Enfin, l’homme arrive à créer des robots si puissants qu'ils peuvent calculer ce genre de manoeuvre au mètre près.

K | Pourquoi a-t on encore besoin de pilotes pour ces manoeuvres ?

Le bras manipulateur de la navette spatiale qui récupère les satellites est commandé par un pilote via un joystick, par exemple. Le bras est à l’extérieur dans la soute et le spationaute voit ce qu’il se passe par la vitre et commande le bras avec un joystick. Tout ça, ce sont des morceaux de réalité.

D’ailleurs, lors du premier décollage dans Interstellar, l’équipage qui se partage les étages et les angles de vue de la fusée, c’est exactement ça. Le seul hic étant qu’il y a beaucoup moins de place dans une fusée en réalité. Les gens y sont très confinés.

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Matthew McConaughey dans le dernier film de Christopher Nolan, Interstellar (Crédit Image : Warner Bros.)

K | Mais là, c’est une fusée qui est censée voyager longtemps.

C’est la station spatiale qui voyage, par contre, la fusée qui envoie la navette devrait être beaucoup moins spacieuse. En tous cas, dans les premières capsules que les Américains ont envoyées, les gars devaient rentrer avec un chausse-pied (rires).

K | Lors des déplacements dans l’espace, on utilise aussi la gravité des planètes ?

Oui, une fois que les sondes sortent de l’orbite terrestre grâce à leur vitesse propre, à leur carburant, elles doivent atteindre une vitesse supérieure pour sortir de l’orbite.

Si la sonde veut échapper à la gravité de la Terre, elle doit être a 11,5km/s. Quand elle a atteint cette vitesse, plus rien ne la freine, elle garde cette vitesse. Ensuite, la trajectoire se fait grâce à la gravité des planètes, en venant les frôler, en tournant autour… Ça fonctionne très bien, il y a des sondes qui sont allées très loin comme ça. Par exemple, Voyager, qui est sortie du système solaire depuis maintenant quelques années.

K | C’est l’effet catapulte dont ils parlent à la fin du film ?

Oui, lors de la scène de sortie du trou noir. Il faut prendre l’orbite la plus proche sans se faire aspirer pour avoir un maximum d’énergie pour repartir.

K | Envoyer une colonie dans l'espace, c'est faisable ? 

On pourrait lancer des sondes avec des colonies dans divers endroits de l'espace. Ce problème de peupler une autre planète, c'est une question que s'est posée la NASA. Ils ont commencé à regarder vers Mars. Mais comment faire pour aller sur Mars, comment la coloniser ? Ils y ont pensé sérieusement.

Une colonie sur Mars ? Un projet récent de télé-réalité intitulé "Mars One"

Une colonie sur Mars ? Un projet récent de télé-réalité intitulé "Mars One"

Aller là-bas avec des volontaires poserait un problème : à la vitesse à laquelle on va, il faudrait trois ans pour chaque voyage. Les Américains avaient eu l'idée d'introduire des machines qui transformeraient l'atmosphère afin que la planète soit habitable. Finalement, le projet a été abandonné pour des raisons financières.

K | Concrètement, y a-t-il quelque chose à reprocher à Interstellar ?

C’est un film, c’est du cinéma, c’est fait pour apporter des émotions. Cela dit, je trouve qu’il n’y a pas beaucoup d’erreurs scientifiques. C’est plutôt remarquable même.

K | Au cours de la production du film, l’équipe de la 3D a travaillé avec l'astrophysicien Kip Thorne qui a fait des découvertes.

Dans ces sujets, on atteint des domaines de la physique où l’imagination est très importante. Einstein avait une imagination débordante, même si il faut évidemment rester réaliste en correspondant aux théories. Le cinéma peut influencer les physiciens, ce sont des hommes comme tout le monde, et il a le pouvoir de changer leur vision des choses.

S’il sont à la pointe de la recherche et qu’en face d’eux il y a l’inconnu, l’imagination et le cinema leur servent de béquille. Clairement, Interstellar a une justesse et un contenu requis afin de servir d’inspiration à la science.

Pour tous ceux qui souhaiteraient suivre les aventures de Matthew MacConnaughey, on vous invite à vous rendre en salle et vous pouvez réserver vos places ici !

Par Interstellar, publié le 12/11/2014

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