YG s’impose comme le dernier représentant du gangsta rap californien

Après la mort de Nipsey Hussle, son dernier album, "4Real 4Real", en est le testament.

Il est toujours difficile de connaître le bon rythme pour sortir un disque. Alors que son album précédent, Stay Dangerous, est sorti il y a moins d’un an, YG promettait un nouvel opus dès le début de l’année 2019. Cela sonnait comme un aveu de semi-échec, comme si ce Stay Dangerous était finalement resté trop sage, trop convenu, mi-figue mi-raisin. YG manquait d’inspiration.

Entre-temps, le rappeur de Compton s’est pris la tête avec Tekashi 6ix9ine à propos de son implication dans les Bloods. Pour YG, Tekashi parle trop, tout le temps, sans légitimité. Cette position sur les gangs est très importante dans l’univers et la musique de YG. Quand Tekashi se retrouve derrière les barreaux et négocie avec les fédéraux, la perche est trop facile : "Stop Snitchin" relance YG sur ce qu’il sait faire de mieux : de l’agressif, du spontané. Pour que la culture de la rue reste intacte.

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Cette péripétie a relancé la hargne de YG. Elle le replace dans ses retranchements, sa place forte de Los Angeles avec ses couleurs tranchées, ses codes immuables et sa musique minimale. Stay Dangerous était un pétard mouillé fait avec de la mauvaise poudre de DJ Mustard. Pourtant il comportait le plus gros succès de YG à ce jour : "Big Bank" culmine à 200 millions de streams sur Spotify. Mais l’ADN musical de son album classique, My Krazy Life, avait totalement disparu.

Le deuxième déclencheur pour YG viendra avec un drame. Nipsey Hussle était comme son frère d’une autre couleur. Sa mort est un énorme trou dans sa couche d’ozone. Dès le premier titre de 4Real 4Real, le très fort "Hard Bottoms & White Socks", YG fait référence à son pote en des termes élogieux et brise-cœur. Sur un instrumental standard signé Lil Rich, le rappeur se place en dernier des Mohicans de la scène californienne, le Duncan MacLeod du gangsta rap.

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"Call Dre, call Snoop, call Game and Kendrick too
When you think about the West, it’s me and Nip, red and blue, nigga"

Avec ces quelques lignes, YG dit tout : ses ancêtres, ses pairs et son drapeau, rouge et bleu comme les gyrophares. Le duo Nipsey/YG représentait tout une généalogie du rap californien, qui puise dans le passé pour forger un style sans âge. YG a repoussé de plusieurs semaines son album pour prendre le temps de faire le deuil de son double, son partenaire à la vision similaire. Nipsey et YG, c’était le meilleur buddy movie de rap qu’Hollywood pouvait nous offrir. Ils se répondaient naturellement, toujours dans une même ligne. La disparition de Nipsey repousse YG dans sa zone, ses principes et son histoire. 4Real 4Real est entièrement dédié à Nipsey dès la pochette. Donc le marathon continue.

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Le dernier empereur du gangsta rap

L’ensemble de 4Real 4Real prend à contre-pied le précédent album, Stay Dangerous. DJ Mustard est toujours là mais il reprend ses anciennes formules comme ses claviers hypnotiques sur "Bottle Service". Il rejoue avec brio de sa basse simplifiée à l’extrême sur "In The Dark" invoquant les fantômes de Whodini et leur "Freaks comes out at night".

Ce minimalisme bienvenu atteint son plus haut niveau sur "I was on the Block" avec l’apport incroyable de Valee et Boogie dans une parfaite symbiose à trois parties. Les invités sont d’ailleurs vraiment triés sur le volet, tous avec une trajectoire précise, de Meek Mill le survivant à DaBaby, le rappeur charismatique du moment. Ainsi que dans le titre de l’album, YG utilise beaucoup la répétition dans ses morceaux comme pour tamponner les esprits, marquer au fer rouge ses messages comme des slogans. Cela rend l’ensemble urgent, sévère, presque strident. YG s’y sent totalement à l’aise pour reprendre sa rage là où il l’avait laissée avec Still Brazy et son iconique "Fuck Donald Trump" (accompagné alors de Nipsey Hussle, tout a un sens). 4Real 4Real retrouve tout le sous-texte social qu’on connaissait de la musique de YG, une véritable implantation locale, une carte postale sans filtre.

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Son deuxième single, "Go Loko", est d’ailleurs un hymne amoureux de la culture hispanique très ancrée en Californie. YG est un des seuls rappeurs à intégrer entièrement tous les paramètres de son environnement culturel pour créer une véritable peinture impressionniste du Los Angeles de 2019. Sensuel et dangereux, violent et séduisant, le rap porte des mocassins sur des chaussettes blanches, un "Gangsta Mariachi" comme si Suge Knight croisait Robert Rodriguez le temps d’une margarita.

Et sur la deuxième partie de 4Real 4Real, YG sort le barbecue géant avec la funk qui va avec. Les deux productions de 1-O.A.K., "Play Too Much" et "Do You Dance", sont remplies à ras bord comme un double gobelet rouge en juillet. Elles dégoulinent presque d’un trop-plein mais on lèche nos doigts quand même. Kamaiyah s’occupe de l’ambiance et Ty Dolla $ign, RJ ou SAFE viennent piquer une brochette, tout est à sa place. YG retourne à sa base, ce qu’il a toujours fait. Pourtant il n’a jamais été aussi à l’aise. Il force le trait comme pour célébrer totalement ce style de vie, pour remettre en place les plus jeunes en manque de repères et rendre hommage à son histoire. Ou celle de Nipsey Hussle. Les cartes deviennent floues. Le marathon continue.

Tout est dans la localité

YG termine l’album comme il l’a commencé, avec une empreinte local. Il invite ainsi la star d’Instagram Day Sulan pour un freestyle étonnant sur un violon lancinant. Elle est notamment modèle sexy pour la marque de mode Fashion Nova. On peut se demander le pourquoi d’un tel interlude, sachant qu’il s’agit quasiment de sa toute première apparition. Pour y répondre simplement, il suffit de chercher l’origine : elle vient de Compton.

"Puttin' family first, even after all the dirt"

Et elle raconte le parcours d’une femme qui grandit dans ce type de quartier. Peut-être le sien ou bien celui d’une proche. En tout cas, il respire le réel. C’est une constante dans 4Real 4Real car en plus de représenter toutes les communautés de son entourage, YG fait aussi la part belle aux personnages féminins dans ses histoires, des profils forts et puissants. C’est le cas sur cet interlude final mais aussi sur "Keshia Had A Baby" et "Heart 2 Heart".

4Real 4Real se clôture sur le discours de YG aux funérailles de Nipsey Hussle. Une porte se ferme mais une fenêtre reste ouverte sur le monde entier. Quand on regarde à travers, on voit les quartiers de Compton et Crenshaw avec une loupe comme au début des albums d’Astérix. Les derniers villages peuplés d’irréductibles qui résistent encore. Et pour toujours.

Par Aurélien Chapuis, publié le 27/05/2019

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