(© Elliott Landy)

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Woodstock a 50 ans : voici l'histoire d'un festival aussi mythique que catastrophique

Nous avons rencontré le journaliste Michka Assayas, qui vient de sortir un livre sur ce grand tournant de l'histoire du rock.

Dans Woodstock, 3 days of peace & music, le journaliste et écrivain français Michka Assayas revient sur l’histoire de l’un des événements les plus marquants du XXe siècle. Sous la plume de l’auteur, qui a veillé à distinguer la réalité du mythe, le célèbre festival apparaît sous un nouveau jour.

Michka Assayas reste conscient que ce grand rassemblement, qui a eu lieu à Bethel (New York) en 1969, dépasse l’entendement. Entre le line-up mythique (Jimi Hendrix, Santana, The Who, Joe Cocker, Creedence Clearwater Revival...) et l’exploit d’avoir rassemblé 400 000 personnes pendant trois jours par amour de la musique et de la paix, il n’hésite pas à parler de "miracle". Un festival surréaliste et déterminant pour la pop culture, qui a bel et bien eu lieu en pleine guerre du Vietnam, sous le gouvernement de Richard Nixon.

C’est pour toutes ces raisons que nous avons décidé de rencontrer Michka Assayas, afin d’essayer de mieux comprendre un événement qui, 50 ans plus tard, nous échappe encore.

Dans Woodstock, 3 days of peace & music, vous montrez que la réalité des faits n’était guère reluisante : les gens étaient dans la boue, n’avaient pas de quoi boire ou manger… Quels mots mettriez-vous sur les véritables conditions dans lesquelles le festival s’est déroulé ?

Chaotiques ! En réalité, aucune condition n’était réunie pour un événement de cette envergure. Premier festival en plein air, déjà… Les gens qui ont organisé ça n’y connaissaient pas grand-chose à la musique, mais ils avaient la chance d’avoir beaucoup d’argent. Personne ne voulait les accueillir. Au début, ça devait se faire à Wallkill, mais la municipalité s’y est opposée, pensant qu’elle allait se retrouver avec un ramassis de gens sales, tout nus et drogués. Puis finalement, à Bethel, les autorités se sont retrouvées devant le fait accompli. 

Creedence Clearwater Revival. (© Elliott Landy)

Pourquoi les gens se sont rendus aussi massivement à Woodstock, alors même que les conditions étaient désastreuses ?

Le but n’était pas d’arnaquer les gens avec ce festival. On parle d’une génération qui rêvait d’une utopie. Et Woodstock, c’était pour eux la concrétisation de ce monde rêvé : un regroupement d’individus unis par la musique, dans la paix. Je pense que ça relève aussi du miracle à ce stade. Imaginez : 400 000 personnes passent un week-end dans la promiscuité, avec des difficultés sur tous les plans. Et pourtant, aucune violence n’a été constatée, aucun vol. Mais il faut aussi remettre les choses dans leur contexte. À cette époque, ces gens avaient beaucoup moins de possessions matérielles – pas de smartphones, de montres de luxe…

Et ce qui est totalement fou, c’est que les gérants n’ont pas fait de profit sur cet événement, n’est-ce pas ?

Oui, au bout d’une journée, les barrières de sécurité se sont effondrées et les gens sont arrivés de tous les côtés. C’est devenu un festival gratuit par la force des choses. Les deux organisateurs étaient des héritiers et ils avaient de l’argent à investir. L’idée de Woodstock est née de leur envie de faire un feuilleton totalement loufoque sur leur vie. Les gens leur ont proposé des idées et l’un d’entre eux a lancé celle d’un studio d’enregistrement à Woodstock, où était réunie toute une communauté de musiciens, dont Bob Dylan. C’est là qu’ils ont eu l’idée du festival et sont partis sur un coup de tête, sans business plan ni même une stratégie.

Woodstock est encore un fantasme pour les jeunes générations. On pourrait d’ailleurs parier que la jeunesse préférerait partir à l’aventure dans un festival comme celui-ci, dans la boue et l’incertitude, plutôt que dans un festival hyper organisé. Comment vous l’expliquez ?

Vous avez raison. C’est d’ailleurs le truc le plus profond à propos de Woodstock. C’est cette expérience d’un événement complètement amateur qui est excitante pour les gens. Pas de bannières commerciales, pas d’espaces pour les artistes et VIP, pas de réglementation… C’est l’improvisation totale, la liberté extrême. Le show-biz existait, c’est sûr, mais les jeunes savaient qu’il y aurait au festival un aspect complètement affranchi, qu’ils recherchaient à l’époque, et encore aujourd’hui, plus que toute autre chose.

Beaucoup se sont aussi déplacés pour la drogue : le LSD venait de sortir sur le marché et les gens en ont profité pour expérimenter ça là-bas. C’est comme si aujourd’hui on disait : "Une nouvelle drogue trop géniale vient de débouler en France, pour la prendre il faut aller voir les meilleurs DJ du monde." Comment tu voudrais que ça n’intéresse pas massivement la population ?

Joe Cocker. (© Elliott Landy)

Est-ce que depuis il y a eu des tentatives pour reproduire un événement de ce genre ? Est-ce qu’on pourrait considérer le Fyre Festival comme l’une d’elles ?

Quelques mois plus tard, sur un circuit automobile, les Rolling Stones, qui n’avaient pas pu jouer à Woodstock, ont organisé un festival. Ça s’est très mal passé, un agent de sécurité a tué un festivalier car il pensait que celui-ci allait essayer de le poignarder.

Bon, après, il y a eu deux morts aussi à Woodstock, mais pour un demi-million de personnes sur un terrain agricole durant tout un week-end, ça reste très peu. Et surtout, c’était accidentel ! L’un a fait une overdose, tandis que l’autre était dans son sac de couchage et s’est fait écraser par un camion-poubelles.

Pour le Fyre Festival, c’est un autre genre d’amateurisme. L’objectif, c’était le profit. C’est pas dans ces valeurs-là que s’est construit Woodstock, où l’idée majeure était l’inclusion. Le festival des Bahamas, lui, était réservé à une élite fortunée, et n’a jamais abouti.

Quels artistes pourraient attirer 500 000 personnes sur un même festival, aujourd’hui ?

L’industrie musicale de 2019 est beaucoup plus diverse, beaucoup plus vaste qu’en 1969. Ce serait difficile aujourd’hui de programmer un festival susceptible de plaire à une grande tranche d’âge comme c’était le cas lors de Woodstock.

En revanche, il ne faut pas croire que toute la jeunesse adhérait aux idéaux de Woodstock à l’époque. Seulement une partie y souscrivait. Je ne suis pas certain qu’aujourd’hui la musique représente un idéal unifié. Peut-être que des artistes du hip-hop pourraient réussir à regrouper une telle masse, mais j’en doute.

D’un autre côté, le monde de la musique s’est professionnalisé et, en termes de justice, ce serait impossible que les avocats et juristes des artistes, et ceux du festival, acceptent de prendre un risque aussi grand. Les gens présents à Woodstock, eux, n’avaient pas peur.

Les parents ne toléreraient pas aujourd’hui que leurs enfants se rendent dans un endroit où les conditions de sécurité ne sont pas optimales. En 1969, ce n’était pas le cas. Il y avait aussi ce contexte particulier de la guerre du Vietnam. Certains Américains étaient prêts à se mettre en danger pour ne pas aller au front et ne pas avoir à tuer des gens.

Dans une certaine mesure, Woodstock était aussi un acte de rébellion, une façon de montrer que la paix était une valeur suprême. Et le schéma se reproduit : on a les jeunes qui marchent pour le climat, pour les droits des femmes, tout ça dans les rues. Toujours de façon pacifique, la jeunesse s’inscrit une fois encore en opposition à des démarches anti-paix, comme c’était le cas là-bas.

Richie Heavens. (© Elliott Landy)

C’est surprenant, car vous racontiez avoir découvert Woodstock des années plus tard, en regardant le premier documentaire. Comment 400 000 personnes se réunissent dans un même endroit sans que le reste du monde ne soit au courant ?

Il n’y avait pas ce monde mondialisé, en effervescence, en constante recherche d’actualité. Nous n’avions pas de smartphones, aussi. Pire que ça, on n’avait pas tous des téléviseurs et notre accès aux médias était limité. Ce décalage existait par rapport à tout ce qui se produisait.

Aussi, cet événement n’intéressait que les jeunes adultes au départ. Ça ressemblait en rien à ce qu’écoutaient les Français moyens. Cette contre-culture née aux États-Unis, elle était totalement étrangère en France. Beaucoup considéraient que ce festival tendait à détruire les valeurs conservatrices d’une population essentiellement blanche. C’était mal perçu par beaucoup de gens.

Et dans une pareille situation, comment s’est passé le concert de Sly and the Family Stone ? Certains le considèrent comme une rupture entre la soul et le rock…

La ségrégation existait dans la musique, comme partout ailleurs. À partir des années 1970, on a vu un retour de bâton en quelque sorte. Des mouvements en faveur des droits des Afro-Américains défendant l’idée de ne plus collaborer avec les Blancs ont émergé. Alors, bien sûr, ils reconnaissaient tous que certains Blancs les avaient aidés à obtenir plus de libertés, mais ils pensaient que pour pouvoir s’affirmer dans la musique, il fallait qu’ils parviennent à se passer d’eux. Ce qui s’est ressenti au concert de Sly and the Family Stone, c’est que cette harmonie de courte durée entre la musique noire et la musique blanche commençait véritablement à s’effriter.

Les artistes assistaient aux concerts aux côtés des fans. Ce serait désormais totalement impossible de reproduire ce schéma…

La perception qu’on a des artistes aujourd’hui est là aussi totalement différente. Les musiciens étaient plutôt des icônes, pas vraiment des stars. Ils servaient d’intermédiaires entre les gens et des forces supérieures. C’était hyper religieux, la société américaine était pétrie d’un christianisme un peu anarchique. Ils servaient à mettre les gens en transe, à les faire se sentir bien, et parfois à entrer en communion avec eux-mêmes, ou avec la nature par exemple.

Les artistes devaient avoir une aura pour être massivement appréciés, ce n’est plus trop le cas aujourd’hui. Leur vie privée nous intéressait moins. Désormais, les célébrités ont perdu leur caractère réel, c’est pour ça qu’on se permet de leur balancer tant de haine. À Woodstock, la personnalité publique était véritablement ancrée dans la réalité, elle était parmi les hommes. D’ailleurs, les stars mourraient vite car elles ne se protégeaient pas, elles faisaient tout dans l’abondance, dans l’excès. Aujourd’hui, elles s’isolent dans une bulle pour garder leur distance avec des gens qui pourraient leur vouloir du mal. Leur statut est peut-être devenu trop précieux.

Sur l’affiche de Woodstock, au contraire, les artistes débutent et des gros noms comme The Who ou Jimi Hendrix étaient à la même échelle. La musique était perçue comme une communauté égalitaire. Tout le monde avait la même typographie, la même taille sur le papier, quand bien même ils n’avaient pas le même cachet à la fin.

Quel est le bilan de Woodstock selon vous ?

C’était le fantasme d’une communauté éphémère assemblée dans un déni heureux de la réalité, des contraintes, des obligations… C’est plus un événement social, de civilisation, que musical en tant que tel. Les artistes s’étant produits étaient très disparates. C’était un événement sans ségrégation sociale aussi, avec des gens plus bourgeois et d’autres qui n’avaient rien. Il n’y aurait que le football aujourd’hui qui pourrait réunir de cette façon un échantillon aussi divers de la population.

(© Gm)

Par Eléna Pougin, publié le 16/07/2019

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