À la rencontre de Whitney, les rockeurs mélancoliques et tourmentés made in Chicago

À l’occasion du festival This Is Not A Love Song, nous avons eu la chance de croiser Julien Ehrlich et Max Kacakek, les deux rockeurs du groupe Whitney, pour parler d’amour, de rupture et de déceptions. Attention, interview sentimentale !

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© Lucie Zorzopian/Konbini

Nous sommes à la fin de l’année 2014. Dans le salon du petit appartement qu’ils partagent à Chicago, Julien Ehlrich et Max Kakacek entament le plus grand projet de leur vie. De leurs histoires d’amours respectives, il ne reste plus rien que l’amertume d’une fin inexplicable. Afin de ne pas devenir fous de désespoir, ils noient, tel Bon Iver, leur chagrin en musique. Des Smith Westerns et Unknown Mortal Orchestra, deux groupes dont ils faisaient partie, ils ne gardent rien. Julien et Max veulent faire table rase, recommencer à zéro et écrire leur propre histoire. Avec les cinq autres membres de Whitney, ils mettent au point leur patte sonore, sereine et délicate. On y perçoit l’influence de la folk de Neil Young et de la sadcore d’Elliott Smith.

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À ce cocktail cotonneux, ils ont su ajouter une touche d’énergie et de luminosité avec des emprunts à la soul, au rock psyché et à la country. On vous invite à entrer dans l’univers merveilleusement riche et travaillé.

Konbini | Julien, tu n’étais pas chanteur au départ. Quand t’es-tu découvert ce talent ?

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Julien | C’était au tout début de Whitney, lorsque l’on a écrit "Dave’s Song". C’est la toute première chanson sur laquelle j’ai chanté. Ce devait être en 2014, ou quelque chose comme ça. Après, j’ai évolué rapidement. On a tellement tourné que j’ai pas mal été obligé de chanter. Maintenant, je me sens assez à l’aise. Aujourd’hui, alors que l’on travaille sur le prochain album, j’ai l’impression que c’est une évidence. Je ne pourrai plus n’être qu’un batteur, ce serait tellement ennuyant.

Ça doit être compliqué de constamment prendre les décisions à deux. Comment faites-vous lorsqu’il y a une mésentente ?

Max | On se tape dessus [rires] ! Non, on n’a pas eu tellement de moments de discorde. On respecte énormément l’opinion de l’autre, du coup, lorsque ça arrive, on se laisse de l’espace. On se dispute très peu à propos de musique.

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Julien | Lorsqu’il y a une dispute et qu’on s’énerve, généralement c’est vraiment sur des détails insignifiants. Par exemple, une simple note peut nous faire quitter la pièce de rage. Mais en général, une heure après, on ne se souvient même plus pourquoi il y a eu un conflit.

Max | Maintenant, lorsque j’écoute l’album, je n’arrive plus à me souvenir des désaccords que l’on a eus. Durant l’enregistrement, on avait tellement le nez dedans que chaque petit détail semblait décisif.

Vous avez dit que vous aimeriez jouer durant longtemps les chansons de votre premier album, vous n’avez pas peur de vous lasser ?

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Julien | Non. C’est le défi lorsqu’on fait un album et c’est particulièrement vrai aujourd’hui, alors que les gens vont bientôt écouter notre prochain disque. Pour le premier on s’est mis la pression nous-mêmes, on s’est dit qu’il fallait que nos chansons résistent au temps, qu’on puisse les jouer longtemps. Cela fait deux ans que l’on joue les mêmes chansons et on n’est toujours pas lassés ni fatigués.

Max | On est devenu obsédés par notre projet, du coup on a écouté notre album de nombreuses fois. On était tellement perdus dans ce qu’on faisait qu’à chaque fois que je rentrais chez moi à pied, j’écoutais nos morceaux pour repérer ce que l’on pourrait y changer. C’est comme ça qu’on écrit : on s’interroge en permanence, pour voir si le rendu nous correspond vraiment.

Julien | Maintenant, c’est comme si on vivait dans les chansons. On en est à la 71e journée d’une tournée de 90 jours et j’aime toujours autant le projet, je suis excité à l’idée de passer à l’album suivant. Mais je me dis qu’une fois que cette tournée sera terminée, je vais avoir besoin d’une semaine sans penser une seule seconde au groupe.

Max | Deux semaines !

Julien | Ne plus en parler du tout.

Max | Ne plus écouter de musique du tout [rires] !

Julien | On sature. On a besoin de s’aérer l’esprit pour pouvoir s’y remettre avec un peu de recul.

C’est un beau programme. Vous citez Allen Toussaint et Levon Helm parmi vos influences. Leurs noms ne sont pas souvent cités par les groupes actuels. Pourquoi eux ?

Julien | Allen Toussaint est génial. La première fois que mon père a entendu "Southern Nights", il m’a envoyé le morceau en me disant : "Ça sonne un peu comme les démos que vous faites en ce moment." À partir de là, on est devenus obsédés par ce monsieur et sa musique. Je lis le livre de Levon Helm en ce moment, lui aussi est un génie du Sud.

Max | On a trouvé nos influences petit à petit, alors que l’on composait notre musique. On ne s’est jamais dit qu’on allait faire la même musique qu’un tel ou un tel. On a découvert certaines musiques en faisant la nôtre. On a beaucoup appris en écoutant ces deux artistes.

Lorsque vous écriviez votre premier album, vous étiez en pleine transition, dans votre carrière comme du côté de vos vies amoureuses. Vous écrivez comment, maintenant que les choses se sont calmées ?

Julien | J’aime beaucoup cette question, parce que ça ne s’est pas calmé, mais alors pas du tout [rires] ! On n’est vraiment pas très bons, lorsqu’il s’agit des relations amoureuses. On écrit toujours sur des histoires qui se terminent mal mais, cette fois-ci, c’est nous qui les brisons. Pour les chansons "Golden Days" ou "No Woman", c’était totalement hors de notre contrôle, on s’était fait larguer. En ce moment, on choisit le groupe plutôt que l’amour. On n’est pas de mauvais mecs, c’est juste que notre carrière passe avant tout.

Max | Après un an et demi de tournée, je dors toujours sur un canapé, il n’y a pas beaucoup de stabilité dans ma vie. On vit sur la route et lorsque l’on rentre, on ne reste pas assez longtemps pour investir un espace qui ressemblerait à un "chez nous". Même quand on est à Chicago, notre ville d’origine, on ne se sent pas à notre place. La plupart de nos amis sont partis et on vit dans un petit appartement. C’est assez précaire.

Julien | Cela dit, écrire est presque plus agréable que pour le premier album. Pour Light Upon the Lake, on s’est dit qu’on devait écrire sur nos malheurs : on avait le cœur tellement brisé, il fallait qu’on s’investisse dans quelque chose. En ce moment, on mène un style de vie tellement bizarre que les paroles nous apparaissent d’elles-mêmes lorsque l’on est sur la route.

J’ai entendu dire que Whitney était un personnage fictif qui vous aidait à prendre des décisions sur le groupe lorsque vous étiez bloqués. Est-ce toujours un outil qui vous est utile ?

Max | On vient de commencer à écrire pour le second album, on n’a pas assez de recul pour dire si on en a toujours besoin ou pas. Pour les premières chansons, ça n’a pas été le cas.

Julien | On y pense toujours un peu.

Max | On utilisait Whitney lorsqu’on se posait des questions sur ce que l’on faisait, quand on n’était pas sûrs. C’était un filtre.

Julien | On a trouvé un couplet dont on est fiers, peut-être que l’on demandera à Whitney ce que l’on doit y associer. On s’est uniquement demandé ce que Whitney ferait, lorsqu’on était coincés et qu’on ne savait pas quoi faire. Là, vu que ce couplet est très entraînant c’est difficile de savoir ce qu’on devrait y ajouter. Peut-être que Whitney ferait quelque chose de dissonant. C’est toujours bon d’essayer de prendre du recul et d’avoir un troisième point de vue.

Vos chansons parlent toutes de sentiments. C’est plus facile pour vous d’exprimer vos émotions à travers la musique ?

Max | C’est bien plus simple qu’un texto, c’est sûr.

Julien | On est sur la route depuis 71 jours, je ne sais même plus de quoi parlent les chansons que je chante tous les soirs. Je sais qu’elles évoquent notre chagrin de l’époque, mais je ne ressens plus vraiment ce chagrin. En ce moment, c’est plus confus et stressant qu’autre chose. Même dans nos vies amoureuses, on est stressés. Il y a les gens qu’on aime et ceux que l’on voit de temps en temps. Tout est très bizarre. Ce que l’on ressent en interprétant nos chansons est vraiment différent aujourd’hui. Je n’ai plus le même désir et la même tristesse que lors de nos premiers concerts. Nos histoires amoureuses de l’époque sont très loin derrière nous.

Max | Pas vraiment.

Julien | Bien sûr que si. Enfin, elles existent toujours, mais la personne avec laquelle j’étais ne me manque plus.

Max | Elle continue de réapparaître dans ta vie.

Julien | Pareil pour toi. Mais elle ne te manque plus, si ? Les chansons que l’on joue n’expriment pas ce que l’on ressent en ce moment, c’est pourquoi nous allons en écrire de nouvelles, qui refléteront notre état d’esprit, nos hauts et nos bas.

À propos de "Golden Days", avez-vous l’impression d’avoir atteint un but grâce à cette chanson ?

Max | C’est la première chanson qui nous a permis de penser qu’on pouvait faire des tournées et percer dans la musique. Avant, on faisait notre musique dans notre appartement, on jouait pour nous et nos amis. Il n’y avait pas d’enjeu, on n’imaginait pas faire carrière. Avec "Golden Days", on a compris qu’on devait faire un album entier.

Julien | On a tout de suite senti que c’était la chanson la plus pop qu’on avait jamais faite. D’ailleurs, on pense que Taylor Swift devrait la chanter. N’importe quelle voix féminine authentique pourrait porter cette chanson bien plus loin que je ne le fais avec ma voix.

Ça fait un an et demi que vous avez rompu avec Smith Westerns. Que vous reste-t-il de cette expérience ?

Max | J’ai entendu parler de Cullen [Omori, ndlr] récemment. Apparemment ça se passe bien, il travaille sur son nouvel album. Sinon, on n’y pense plus vraiment. On a appris à traiter les gens avec respect grâce à cette expérience.

Max | Côté musique, on n’en retient pas grand-chose. Il ne nous reste surtout cette idée de rester humbles et d’être de bonnes personnes.

Le son de votre premier album est assez unique. Vous allez garder le même pour le prochain, ou vous pensez changer radicalement ?

Julien | Les gens sentiront toujours que c’est du Whitney, mais on va élargir le spectre de notre écriture. On ne va pas ajouter des synthés, mais pourquoi pas aller vers du hi-fi ? Enfin, c’est un mot affreux. Notre but, c’est de faire un album dont on sera fiers. On ne va pas devenir un groupe de synthé pop. On fera toujours de l’analogique, on ne va pas se laisser influencer par la musique pop actuelle.

Par Chayma Mehenna, publié le 18/07/2017

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