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Warm Up : Shygirl retourne le club et fait valser toutes les étiquettes

Publié le

par Valentin Després

DR Aidan Zamiri

Dans Warm Up, on réalise un focus sur des artistes dont vous allez (sûrement) entendre parler dans les mois à venir.

Si les soirées passées à danser frénétiquement sous la lumière hachée des stroboscopes vous manquent, la musique inquiétante et sensuelle de Shygirl pourrait bien y remédier. La jeune Londonienne se situe à la frontière du mumble rap, de la musique industrielle de club et de la pop électronique. Mais après tout, quelle importance ?

Shygirl fait partie de cette génération de créateurs qui refusent les cases, les étiquettes et les genres. Tant mieux d’ailleurs, puisque aucun d’entre eux ne lui correspond vraiment. Tout au long de son premier EP, Alias, l’artiste balaie les différentes facettes de sa personnalité en incarnant quatre avatars de poupées virtuelles. Interview.

Konbini | Bonjour ! Qui es-tu et d’où viens-tu ?

Je m’appelle Shygirl. Je suis née à la campagne, au sud-est de Londres, mais je vis maintenant au nord de la ville.

Quel âge as-tu ?

Je ne réponds jamais à cette question. J’ai la sensation qu’on demande plus souvent aux femmes leur âge qu’aux hommes. En réalité, si les gens veulent savoir, ils peuvent trouver, mais ce n’est pas quelque chose dont j’ai envie de parler.

Quand est-ce que tu as commencé la musique ?

Ça remonte à la fin de l’année 2016. Je traînais beaucoup au studio avec le producteur Sega Bodega. Nous étions amis depuis un moment mais je n’étais pas encore dans ce milieu. Le studio était à mes yeux un endroit inaccessible et mystérieux. Nous avons commencé à faire de la musique ensemble et je me suis rendu compte que j’y prenais beaucoup de plaisir, alors j’ai continué.

Qu’est-ce qui t’a donné envie d’en faire ?

Ça a été très cathartique au début, presque comme une thérapie. Je traversais une période remplie d’émotions avec lesquelles je ne pouvais pas vivre au quotidien. Quand j’ai commencé à les exprimer en musique, elles ont pris tout leur sens parce qu’elles avaient davantage d’espace pour résonner dans les morceaux que je faisais.

Ce n’était pas une passion que tu avais dès l’enfance ?

Non, j’ai toujours été très attirée par cette forme d’art, mais je ne souhaitais pas devenir musicienne. Quand j’étais petite, mes parents m’inscrivaient à de nombreuses activités de groupe et je n’étais jamais à la maison. J’ai par exemple essayé la batterie mais ce n’était que passager. Je n’arrivais pas à trouver ma place dans la musique, l’endroit où je pouvais être bonne.

À côté de ça, j’aimais beaucoup le jazz, la musique classique… Parfois, tu peux ressentir quelque chose sans avoir l’intelligence émotionnelle de le comprendre. Je crois que j’avais besoin de mes expériences passées, de mes petits boulots, pour comprendre la musique et le message que je pouvais porter à travers elle.

Tu avais un boulot "normal" avant ?

Ouais, j’ai fait pas mal de choses : j’ai travaillé trois ans dans une agence de mannequins par exemple. J’ai quitté ce taf en avril 2018 pour commencer la musique à plein temps.

Qu’est-ce que cette expérience t’a apporté ?

C’était un chouette boulot. J’étais une bonne agente et j’ai fait beaucoup d’argent dans ce domaine. J’aimais repérer les talents et aider les autres à découvrir leur potentiel. De manière générale, j’aime créer des liens entre les gens, faire des nouvelles choses tous les jours. Ça se ressent dans la musique d’ailleurs. Bien sûr, j’ai ma propre vision, mais travailler avec d’autres personnes me permet de l’améliorer, l’élargir.

Comment as-tu choisi ton nom d’artiste, "Shygirl" ?

Je faisais des DJ sets avec un ami sous ce nom. Quand j’ai commencé la musique, je n’avais pas d’ambition particulière. Un jour, en studio, on m’a demandé comment je souhaitais être nommée dans les crédits. J’ai donné mon nom de DJ et c’est resté. C’est quelque chose d’amusant parce que je suis très loin d’être une fille timide [rires].

Tu mets en scène des personnages de poupée dans tes clips : Bonk, Bovine, Baddie et Bae. Qu’incarnent-elles à tes yeux ?

Je réfléchissais à la personne que j’étais dans chacun des morceaux que j’avais créés. J’ai compris qu’il y avait différents aspects de ma personnalité et que j’en dressais le portrait à chaque fois que je faisais de la musique. J’ai rassemblé tous ces traits de personnalité pour déterminer quels personnages ils pouvaient former ensemble. À la fin, je leur ai donné des noms, j’ai imaginé les vêtements qu’elles pourraient porter. La robe de Baddie, par exemple, est un vêtement que je pourrais porter lorsque j’ai l’impression de ressentir cette partie de ma personnalité. Ces personnages sont bien plus que des noms et ils disent beaucoup de moi.

(© Aidan Zamiri)

Tu penses continuer à leur donner vie sur les projets suivants ?

Elles continueront d’exister, mais si je ne suis pas sûre qu’elles réapparaîtront dans les projets. J’essaye d’agir de manière instinctive. Ma philosophie, c’est de foncer. Ensuite seulement, je regarde en arrière et je regarde ce que j’ai fait.

Tu as créé le label Nuxxe avec des artistes français et britanniques (Sega Bodega, Coucou Chloé et plus récemment Oklou et Brooke Candy). Qu’est-ce qui a motivé ce projet ?

Nous sommes amis de longue date et cette idée était dans les tiroirs depuis un moment. Nous faisions tous de la musique au même moment alors nous avons décidé de travailler ensemble et d’être cohérents en tant qu’entité. Le label nous permet de mieux nous comprendre et de définir la direction que nous souhaitons emprunter. Personnellement, ça m’aide beaucoup. Comme je n’ai pas encore beaucoup d’expérience dans l’industrie musicale, je passe du temps avec le label pour comprendre comment tout ça fonctionne.

Que partages-tu avec ces artistes ? Une esthétique commune ?

Non, pas vraiment. Ce n’est pas quelque chose que l’on peut réellement définir. Je dirais qu’il y a une sorte d’osmose entre nous. Nous sommes presque comme des âmes sœurs, même si nous sommes tous différents, y compris sur le plan musical.

Où puises-tu ton inspiration ?

Partout ! Principalement dans les relations : celles que je peux avoir avec les autres mais aussi celles qu’ils peuvent avoir, indépendamment de moi. Parfois dans les films, la science-fiction, les rêves… Je pense que tout est basé sur notre perception des autres. J’éprouve un intérêt particulier à l’idée de créer des réalités alternatives et mixer ma vision du monde à celle des autres.

Il y a des artistes dont tu te sens proche dans la scène actuelle ?

Oui, il y en a beaucoup : des artistes dont la musique est plutôt éloignée de celle que je peux produire d’ailleurs. Lorsque l’on fait pleinement partie de l’industrie, il devient difficile d’apprécier la musique uniquement pour ce qu’elle est. À mes yeux, elle est toujours une échappatoire et je peux encore l’écouter comme une simple auditrice.

En ce moment, le nouvel album de Kali Uchis me plaît beaucoup, bien que je ne parle pas sa langue. J’accroche à l’atmosphère et à l’émotion qu’elle dégage. J’aime aussi Mulatto, Megan Thee Stallion… Même si je viens d’un milieu underground qui a plutôt tendance à penser : "Si un artiste devient trop connu, on arrête de l’apprécier" [rires]. En réalité, si tout le monde aime Megan, c’est parce que c’est vraiment bien.

Si tu pouvais collaborer avec l’artiste de ton choix, là, maintenant, lequel serait-ce ?

J’aimerais travailler avec Kali Uchis, mais aussi avec beaucoup d’autres artistes féminines. Elles sont nombreuses et talentueuses en ce moment, nous avons de la chance qu’il y en ait autant.

Quelle est la chanson dont tu es la plus fière ?

"Freak" est celle dont je ne me lasse jamais. Je suis toujours dans le bon mood pour l’écouter. Peut-être que si tu me poses la question la semaine prochaine, la réponse sera différente. J’ai tendance à aimer toutes mes chansons jusqu’à ce que je les sorte. Ensuite, je ne peux plus les entendre [rires].

Tu disais tout à l’heure que tu avais été DJ. Quel rapport as-tu avec la musique live ?

Je ne savais pas ce que je faisais au départ mais j’ai appris, au fur et à mesure des sets, à en tirer beaucoup de fun. La musique devrait toujours être un amusement d’ailleurs. De la même façon, je ne vois pas le concert comme une simple performance mais plutôt comme une façon de donner vie à la musique. Je veux être totalement absorbée par ma prestation et c’est pour cette raison que je ne souhaite pas faire de concert virtuel, en visioconférence. C’est une année difficile de ce point de vue.

Tu es signée sur quel label ?

Chez Because.

Quels sont tes axes de progression ? Comment souhaites-tu faire évoluer ta musique ?

Je suis toujours à la recherche de nouveaux moyens de me mettre au défi. Je ne suis pas du genre à vouloir écrire toujours la même chanson, avec des paroles différentes. Plus que tout, je pense qu’il faut prendre le temps de vivre sa propre vie. M’exposer à des choses inconnues me permet de créer quelque chose d’innovant par la suite. À partir du moment où je me pose des questions, je suis sûre de pouvoir trouver des réponses.

D’après toi, quelles seraient les meilleures conditions pour écouter ta musique ?

N’importe où. Ma musique peut vous emporter n’importe où et surtout là où vous n’êtes pas.

Que dirais-tu aux lecteurs de Konbini pour les convaincre d’écouter ta musique ?

Si vous voulez ressentir le meilleur de vous-même, vous écoutez Shygirl.

Quels sont tes futurs projets ?

Cette année m’a permis de mieux me comprendre. J’ai fait beaucoup de morceaux pendant le confinement et je vais voir ce que je peux en tirer. Créer la musique et la partager sont deux choses très différentes.

Le mot de la fin ?

Si tu m’écoutes, débarrasse-toi de tes œillères et ne cherche pas un genre musical parce que ma musique n’appartient à aucun genre.

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