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Warm Up : découvrez Quinzequinze, les fabulistes du dancehall futuriste

Publié le

par Hong-Kyung Kang

©Laurent Segretier

Dans Warm Up, on réalise un focus sur des artistes dont vous allez (sûrement) entendre parler dans les mois à venir.

L'art peut s'exprimer sous des formes différentes, qui convergent tout de même vers un sens commun faisant écho d'une manière unique chez chacun. Cette recherche de sens, le groupe Quinzequinze en a fait sa quête, et ce cheminement vers l'identité progresse au fur et à mesure de chaque tentative d'expression, devenant autant d'éclats artistiques. L'univers de ce collectif de cinq jeunes musiciens se bâtit en même temps que se déconstruisent les images, et au rythme des mélodies qui se décalent subtilement pour mieux vibrer à l'unisson.

C'est dans les limbes de ce monde si particulier que nous invite Quinzequinze, à travers l'EP Le Jeune, dont la sortie physique a eu lieu ce vendredi 12 mars. Un voyage onirique entre fables et mythes polynésiens, "dancehall futuriste" et "musique climatique", qui aboutit toujours à une expérience complète.

(© Laurent Segretier)

Konbini | Présentez-vous !

Tsi Min (Quinzequinze) | On est le groupe Quinzequinze. Au début, on a commencé dans un collectif qu'on a fondé après notre cursus à l'école d'art, pour continuer à produire des choses après notre diplôme. On a commencé avec notre site Internet où on sortait un nouveau morceau, avec un nouveau visuel, tous les quinze jours. D'où le nom Quinzequinze.

Quels ont été vos premiers pas dans la musique ?

Tsi Min | Notre site Internet Quinzequinze, c'était un peu notre exutoire. On pouvait s'exprimer sans entrer dans des formats précis, à part ceux qu'on s'était donnés.

Marvin (Quinzequinze) | C'était comme un jeu pour nous. Cette règle des quinze jours nous permettait d'expérimenter et ne pas se figer sur une identité particulière. C'est comme ça qu'on a eu l'idée de se fédérer autour d'un groupe qui s'appellerait Quinzequinze, et qui rassemblerait toutes les expérimentations qu'on avait eues autour d'une identité précise.

Comment ce projet s'est-il concrétisé ?

Robin | On a pas mal galéré à vrai dire. On a passé du temps à jouer dans des bars, on amenait nous-mêmes la sono. Ça s'est vraiment lancé en 2018 quand on a réalisé notre premier court-métrage musical, Nevaneva. C'est un peu notre EP zéro.

Que faisiez-vous avant ?

Robin | La plupart d'entre nous faisaient du graphisme, tous les membres du groupe ont travaillé dans l'image en fait, à part moi.

Marvin | Ennio est toujours tatoueur, et je continue dans le design graphique. Tsi Min, Julia et Robin se consacrent entièrement à la musique maintenant.

Julia (Quinzequinze) | Aujourd'hui, on se sert de nos connaissances en image pour nos créations, pour prendre en main l'aspect visuel. Par contre, on ne travaillera plus pour des commanditaires ou des clients.

Quelles sont vos influences ?

Robin | Moi, j'aime bien Makala en ce moment. Ce qui me parle, ce sont les gars qui travaillent sur la sincérité, quitte à s'afficher un peu.

Marvin | Sinon, on aime bien des artistes anglais comme Jai Paul ou Micachu. En fait, au-delà des styles de musique, on trouve qu'ils ont une manière assez libérée de faire de la musique. Ils sont assez expérimentaux, mais pas ce n'est pas une fin en soi pour eux.

Robin | Il y a également une grosse influence polynésienne dans le groupe. Également des musiques de Taïti, des rythmes uruguayens, du dancehall, du reggaeton.

Comment vous décririez votre univers ?

Robin | C'est un peu du chaloupé sombre [rires].

Tsi Min | Ouais, du dancehall futuriste. Musique climatique, tout ce qu'on produit vient d'une humeur qui peut totalement changer à n'importe quel moment.

Robin | On aime bien jouer avec des codes anachroniques de musiques très actuelles. Par exemple, le dancehall, c'est le genre de son ultra électronique et percutant, et on le fait se confronter avec des musiques beaucoup plus traditionnelles, plus légendaires, sur un ton épique. On essaie de faire de la musique qui danse et qui ait du sens.

Vous avez une esthétique très particulière, comment la travaillez-vous ?

Marvin | Pour nos deux derniers clips, "Le Jeune" et "Bolero", il y avait une idée de faire des fables. On prend un point de départ d'un événement qui est néfaste. Dans le cas de "Le Jeune", c'est l'histoire d'essais nucléaires. Et on utilise ce thème, qu'on déploie, on l'amène vers le surréalisme et le magnifique pour l'explorer.

Dans "Bolero", on a imaginé un parc d'attractions aquatique fictif, dans lequel on est mis en scène comme des employés. Et il y a un personnage qui prend le seum, et il est matérialisé par un "poisson-seum" qui lui sort de la bouche [rires]. L'idée était concrète finalement, d'imaginer un employé compressé par son quotidien, et d'essayer de l'en extraire, avec une image très littérale, comme le "poisson-seum".

Marvin | Oui, ce qui nous amuse, c'est d'imaginer un univers, et de le décrire le plus possible pour le présenter.

Vous utilisez des percussions traditionnelles polynésiennes. Qu'apporte cet héritage à votre musique ?

Ennio (Quinzequinze) | Avec Tsi Min, on vient de Tahiti, on a quitté notre île il y a maintenant près de dix ans. C'est venu de manière naturelle, de confronter notre culture à l'environnement dans lequel on vit aujourd'hui. C'est l'éloignement qui a fait ce rapprochement culturel. Le fait d'être loin de chez toi, ça te fait penser à la maison. Même l'attention qu'on porte à nos clips, ça a un lien avec la culture polynésienne qui est très imagée, dans les légendes par exemple.

Tsi Min | Quand on était à Tahiti, on avait les yeux rivés sur l'ailleurs, car c'est un endroit qui est resté comme une capsule. Au moment où je suis parti, l'art de chez nous se résumait à Paul Gauguin et la musique locale. C'est vraiment le cliché de la musique des îles, ça pouvait me répugner à l'époque, et je me forçais par exemple à écouter du rap, du rock ou du metal. Et aujourd'hui, on a envie de porter ça.

Ennio | Le but serait de casser les codes. Embrasser la culture polynésienne, pour faire émerger quelque chose de nouveau. Par exemple, on a un instrument qui s'appelle le tohere, qui se joue traditionnellement de manière verticale, et dans notre set-up, on le tient à l'horizontal. Donc on casse un code pour faire de la nouveauté. Aujourd'hui, toute ma vie est liée à la culture polynésienne.

Vous transformez des images du quotidien en instruments de musique, d'où vient cette créativité ?

Tsi Min | C'est souvent lié à l'image. Sur Nevaneva, notre EP zéro, l'image était produite avant la musique. Un moment donné, il y a une scène de vélo dans le court-métrage, et pour faire parler le fond, on a utilisé un vélo pour le faire sonner. C'est une expérience, une recherche, on essaie d'en faire un langage musical.

Il semble y avoir de l'absurde dans vos chansons et vos clips, mais vous êtes donc dans une vraie recherche de sens ?

Marvin | Oui, au départ on partait d'un contexte que l'on créait, par plaisir. Aujourd'hui, on réfléchit à rendre nos intentions de plus en plus intelligibles. Ça ne veut pas dire que nos histoires seront toutes lisses…

Tsi Min | … mais plus précises dans le n'importe quoi. En même temps, on aime bien perdre les gens. On instaure tout un système de narration. On ne livre pas tout aux auditeurs. Un morceau porte bien son nom, c'est une partie d'un tout. On part d'une idée globale, qui est un paysage qui se trouve majoritairement hors du cadre, et ce qu'il y a dans le cadre, c'est le morceau en question.

Vous êtes signés sur quel label ?

Robin | S76. Depuis cet été, et on est la première signature du label. Ils ont donc parié sur nous [sourire].

Quels seraient vos axes de progression selon vous ?

Robin | On est en train de se mettre au français. C'est un énorme défi, même si on est francophones, car le français est beaucoup moins une évidence en termes de musicalité pour nous. Notre démarche rejoint notre recherche de sincérité.

Tsi Min | Oui, l'anglais nous permettait de nous cacher, d'une certaine manière. Il ne faut pas chanter en anglais juste parce que c'est stylé.

Marvin | Sinon, on aura toujours l'idée de développer des fables, des contes. On cherche à être plus précis dans les histoires qu'on raconte.

Quelles seraient les meilleures conditions pour écouter votre musique ?

Tsi Min | Dans la voiture. Ou dans un endroit calme, avec une bonne sono ou un bon casque, comme on essaie d'utiliser différentes textures sonores, il y a des choses assez précises à écouter dans ce bordel.

Que diriez-vous aux gens pour les convaincre d'écouter votre musique et votre EP ?

Tsi Min | Nos histoires sont toutes liées de manière sous-jacente, comme les histoires polynésiennes qui sont réinterprétées selon l'endroit où elles sont racontées.

Robin | Il y a deux types de morceaux dans cet EP. Certains dansent vraiment, avec des textures différentes de celles que l'on connaît bien. D'autres sont plus doux, avec une petite agressivité qui vient magnifier cette douceur.

Vos futurs projets ?

Robin | La suite, on l'imagine un peu de la même façon. On va sortir des morceaux les uns après les autres, mais dans la continuité de l'histoire que l'on écrit de manière empirique. Faire une série, une anthologie.

Marvin | On va essayer de sortir des singles régulièrement pour l'instant.

Tsi Min | On va continuer à adapter nos différents médiums artistiques à ce qu'on a envie de dire. Et on verra bien ce qu'on a envie de dire.

Le mot de la fin ?

Quinzequinze, on casse tout. 

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