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Warm Up : Aluna braque la musique électronique et réclame son dû

Publié le

par Valentin Després

Dans Warm Up, on réalise un focus sur des artistes dont vous allez (sûrement) entendre parler dans les mois à venir.

Elle a sorti cet été son premier projet solo, mais elle est loin d’être une rookie dans le monde de la musique électronique. Aluna a passé une petite dizaine d’années avec le groupe AlunaGeorge, aux côtés du producteur anglais George Reid, avant de décider de se lancer en solo.

Avec son premier album Renaissance, la chanteuse, compositrice et DJ remonte aux racines de la musique dance, qu'elle veut politique et inclusive. Qu’elle soit seule ou accompagnée de Princess Nokia, Jada Kingdom, SG Lewis ou encore Kaytranada, Aluna revendique le même besoin d’égalité et d’empowerment. Son objectif : ouvrir la voie aux femmes noires dans la musique électronique. Entretien.

(© Jérémy Paul Bali)

Konbini | Bonjour Aluna, qui es-tu ?

Je suis l’ancienne chanteuse du groupe AlunaGeorge et je suis ici pour défendre mon premier projet solo, sous le nom d’Aluna. Je suis née au pays de Galles mais j’habite aujourd’hui en Angleterre.

Quand as-tu commencé la musique ?

Je chante depuis l’âge de 6 ans. L’idée de devenir musicienne professionnelle n’est venue que très progressivement. C’était d’abord un hobby : je prenais des cours de chant et je faisais de la musique avec mon copain.

Qu’est-ce qui t’a donné envie d’en faire ton métier ?

Ce n’était pas réellement une décision : ça s’est fait très lentement. J’ai tout simplement continué de faire de la musique et, un jour, j’ai eu de la chance, quelqu’un d’autre que moi a commencé à l’aimer.

Il paraît que tu as commencé par jouer avec un groupe de jazz ?

Plus jeune, je n’avais aucun ami musicien. Pas un seul. Quand j’ai commencé à vouloir jouer dans un groupe, j’ai dû me rendre sur des chats en ligne et demander aux gens s’ils voulaient collaborer. Il me semble que j’ai joué avec cinq groupes différents : l’un était psychédélique et jazzy, un autre était plutôt rock, avec des guitares électriques, un autre encore était alternatif et inspiré de Radiohead…

Comment le mélange de tous ces styles expérimentés se traduit-il sur ton album Renaissance ?

Certains titres, comme "Off Guard", "Whistle" et "Don’t Hit My Line", se nourrissent de différents éléments liés à tous ces genres. Mais l’album reste un projet de musique dance.

Quelle est ta relation avec cette musique ?

Étant petite, j’écoutais la musique de mes parents : c’était de l’afrobeat, du reggae, de la musique des années 1960 et du Michael Jackson. En grandissant, je me suis fait des amis plus âgés qui m’ont initiée au garage house. C’était un genre très populaire au Royaume-Uni, à l’époque. Plus tard, à l’adolescence, je suis allée à une rave au milieu de la forêt. C’était drôle parce qu’il fallait avoir un numéro de téléphone qui donnait les instructions pour s’y rendre.

As-tu réussi à exploiter tous ces souvenirs pour les inclure dans l’album ?

Oui, j’ai l’impression que tout cela rejaillit. Il y a aussi bien sûr aussi la tournée dans le monde entier avec le groupe, les différents festivals, les DJ sets auxquels j’ai assisté… Toutes ces choses m’ont beaucoup influencée.

Pourquoi avoir décidé de te lancer en solo ? Cherchais-tu davantage de liberté ?

Seule, je ne me sens pas plus libre mais plus concentrée sur moi-même. Je peux décider de faire des morceaux à partir de mon propre héritage culturel. Quand je faisais partie d’AlunaGeorge, nous pouvions essayer différents styles et la musique était bonne, mais elle n’était pas centrée sur moi. Je crois qu’il y a un voyage à faire lorsque l’on est artiste, et un projet solo en fait partie. Cela permet de trouver ce que l’on a réellement envie de faire.

Est-ce pour cette raison que tu as appelé ton album Renaissance ? Tu as le sentiment d’une deuxième naissance artistique ?

Non, le titre n’est pas lié à moi mais plutôt à la renaissance noire que j’ai pu observer dans d’autres industries comme le cinéma ou la télévision. J’ai vu des femmes noires faire du cosplay, du roller, danser le ballet… Toutes ces facettes de la vie culturelle où les Noirs ne sont habituellement pas vus.

Durant ta période en groupe avec AlunaGeorge, tu as travaillé avec DJ Snake, Disclosure, Flume… Que retiens-tu de toutes ces collaborations ?

Durant cette période, j’ai compris le pouvoir qu’avaient les DJ blancs dans le monde de la musique dance. Je suis montée sur scène, devant des publics nombreux, et j’ai expérimenté ce que ça faisait de faire partie du peu d’artistes noirs qui ont la chance de jouer en festival d’electronic dance music (EDM). Ça m’a motivée à changer les choses dans ce milieu.

Créer mon propre album et être capable de porter mon message en festival était la première chose que je souhaitais faire. Avant, quand je montais sur la scène d’un DJ blanc, je n’étais qu’une pièce rapportée au monde de quelqu’un d’autre et je n’avais pas beaucoup d’influence. Maintenant, lorsque ma mère ou mes sœurs noires iront en festival, il y aura une artiste de couleur, avec un projet dance, qui leur parlera directement.

Malgré ton envie d’être seule aux manettes, il y a tout de même quelques featurings sur cet album. Comment as-tu choisi les artistes avec lesquels tu souhaitais collaborer ?

J’ai décidé de travailler avec Kaytranada et SG Lewis parce que je voulais m’entourer de visages familiers, avec qui j’avais déjà collaboré par le passé. Sur "Get Paid", j’ai appelé Jada Kingdom et Princess Nokia. Je voulais raconter différentes facettes de l’histoire du girl power et je tenais à ce qu’elles participent à ce titre. C’est un morceau de célébration mais aussi de protestation et de défiance.

Qu’apprécies-tu chez ces artistes ?

La musique de Jada est unique : elle se démarque en Jamaïque et n’a pas peur d’aller à contre-courant. Princess Nokia est extrêmement éloquente : c’est une activiste sincère. Elle se bat pour l’empowerment de différentes façons et c’est pour cette raison que je voulais célébrer avec elles l’idée que les femmes de couleur sont enfin payées.

Malgré le chemin qu’il reste à faire, ne penses-tu pas que la situation des femmes noires a déjà un peu évolué ?

Je ne pense pas non, pas pour l’instant. Les femmes et artistes noires doivent faire tomber de nombreuses barrières et aller à l’encontre de toute une industrie dirigée par des hommes blancs. Changer les choses va nécessiter un travail acharné. Je vois encore des DJ blancs utiliser les voix de femmes noires sans même les créditer. Ce genre de comportement est en place depuis des décennies dans la communauté dance.

Comment peut-on visibiliser les problèmes de cette scène, selon toi ?

D’abord, les femmes noires ne doivent pas être les seules à en parler. Nous sommes déjà dans une position difficile puisque nous essayons de poursuivre une carrière dans une industrie qui ne nous soutient pas. Nous n’avons pas non plus de levier d’action. Les artistes plus gros doivent pointer ces problèmes. À mon avis, le vrai pouvoir viendra lorsque les maisons de disques investiront dans la musique de femmes noires et artistes de dance.

Y en a-t-il qui s’apprêtent à exploser, d’après toi ?

En ce moment, je surveille Kellylee et Coco & Breezy avec beaucoup d’excitation.

Sur quoi te bases-tu pour composer tes chansons et écrire tes paroles ?

J’écris souvent à partir de ma propre expérience ou à propos d’histoires racontées par des amis : quand il se passe quelque chose de très important dans leur vie par exemple. Il s’agit parfois de pure fiction. "Envious" est une invention. D’autres fois, j’écris des chansons pour m’encourager à avancer dans la vie. Connaître sa propre valeur est un vrai combat, surtout lorsque l’on est une femme noire. Tous les encouragements sont bienvenus.

Comment décrirais-tu ton rapport à la scène ?

J’ai l’impression de m’y sentir différente aujourd’hui. Lorsque j’étais la seule femme noire sur le line-up d’un festival EDM, j’avais l’impression de ne pas être à ma place, d’être une intruse. Les gens avaient beau être accueillants, je ne me sentais pas à l’aise et j’avais l’impression que quelque chose n’allait pas chez moi.

Depuis les événements liés au meurtre de George Floyd et tous les débats qu’il a engendrés, j’ai compris qu’il était normal que je ne me sente pas bien. Aujourd’hui, je veux impulser des changements pour ne plus avoir à ressentir cette impression à nouveau.

Comment as-tu perçu le mouvement Black Lives Matter en tant qu’artiste ?

Je l’ai vu comme une belle opportunité d’éduquer et d’évoluer. Je crois aussi que nos alliés blancs ont eu une grande opportunité de faire avancer la manière dont ils soutiennent la cause noire. C’était un moment d’écoute, une bonne expérience.

Comment le Covid-19 affecte-t-il ton travail en ce moment ?

Le virus complique évidemment le processus de sortie d’album. Je sors Renaissance aujourd’hui, mais je ne sais pas si je pourrai le jouer sur scène. Peut-être que l’année prochaine, je jouerai plusieurs albums durant mon set.

Quels sont tes projets pour l’avenir ?

Je travaille sur une tonne de choses différentes en ce moment, mais rien n’est encore tout à fait fini. Côté musique, je me penche déjà sur le prochain projet. Je pense continuer à développer le thème de la renaissance.

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