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Deux producteurs français ont créé "Y.M.C.A" de Village People et Trump peut les remercier

Publié le

par Aurélien Chapuis

Donald Trump a quitté la présidence sur l’air enjoué de "Y.M.C.A." du groupe Village People… créé par deux producteurs français.

Ce choix n’a jamais été clair. Depuis des années, les meetings de Donald Trump se terminent par deux morceaux des Village People, les hits disco "Y.M.C.A" et "Macho Man", sortis en 1978. Ces deux titres ont un double discours, à la fois de festivité mais aussi d’empowerment pour la communauté LGBT de l’époque. Pas vraiment sensibilisé à cette question, Donald Trump semble utiliser d’une manière très premier degré ses morceaux pour se rapprocher de ses supporters avec une petite danse ridicule.

Le chanteur Victor Willis a souvent clamé son indignation quant à cette utilisation régulière et intempestive de sa musique par Donald Trump. Mais rien n’y fait. En effet, si l’utilisation dans une vidéo promotionnelle ou dans un support quelconque est soumise à une autorisation de l’artiste, son passage, même régulier, en direct dans un meeting peut juste être traité avec les ayants droit, la Sacem américaine en gros.

Donald Trump a donc continué d'utilisation plutôt étrange de ces tubes disco, comme si sa candidature et sa politique étaient reliées d’une quelconque façon à la mentalité et l’univers du groupe. Mais ce qu’il ne sait sûrement pas, c’est que malgré son chauvinisme à toute épreuve, Donald Trump a passé les dernières minutes de sa présidence sur une musique composée par… des Français.

French Disco Touch

Alors qu’il est vendeur dans un magasin de disques à l’aéroport d’Orly, Jacques Morali décide de commencer une carrière musicale à Paris à la fin des années 1960. Il commence par placer des compositions pour les orchestres de cabaret de la capitale, notamment le Crazy Horse, mais sort aussi ses propres disques sur lesquels il chante parfois, notamment l’unique Elle aime, elle n’aime pas, sorti chez Disques Vogue en 1967. Il a alors 20 ans. Cette précocité lui vaudra un poste de directeur artistique chez Polydor en 1971, à seulement 24 ans.

Le premier disque de Jacques Morali en 1967.

Mais Jacques ne se sent pas respecter. À part sa résidence au Crazy Horse, il a du mal à trouver un véritable souffle créatif en France. Il rencontre Henri Belolo en 1975, qui est aussi passé par Polydor avant de partir sur la côte est des États-Unis au début des années 1970 pour monter sa propre boîte de production, Can’t Stop Productions.

Il est alors à la recherche de jeunes artistes à Philadelphie, voyant arriver doucement la tendance d’un rythm & Blues plus puissant et écrit pour les discothèques, le fameux disco. Jacques Morali décide de quitter Paris pour rejoindre Henri Belolo de l'autre côté de l'Atlantique. Le compositeur Jacques convainc ainsi le producteur Henri de monter une formation féminine consacrée à l’émergence du style disco. Il a déjà une idée de titre, une reprise de "Brazil", un classique du répertoire brésilien signé Carmen Miranda, qu’on aperçoit dans le film de Disney Les Trois Caballeros en 1947. Jacques pense qu’il serait parfait pour une adaptation avec ce nouveau mélange de soul de Philadelphie sublimée par la grosse caisse omniprésente du disco qu'il entrevoit. 

Jacques Morali avec The Richie Family avec leur troisième album Life is Music en 1977

Henri Belolo se laisse tenter par l’aventure et cherche des nouveaux talents féminins à Philadelphie, sa spécialité. Avec Jacques et Richie Rome, un arrangeur de génie, ils vont ainsi monter le groupe The Ritchie Family (d’après le prénom de Richie Rome) dont "Brazil" sera le premier tube national. Il sera joué notamment par la star de la radio, DJ Frankie Crocker, qui lui garantit un succès énorme. Jacques Morali et Henri Belolo se lancent alors dans une collaboration au long cours. Jacques compose la musique, Henri écrit les paroles. Ils deviennent une des plus grosses forces vives du disco dans le monde.

Un peu plus tard, Jacques Morali trouve une idée en se baladant dans Greenwich Village, un quartier très vivant de New York devenu le centre actif des discothèques de la Grosse pomme ainsi que de la communauté gay new-yorkaise. Il y décèle les stéréotypes très prononcés du "macho man" de l’époque, des représentations sexualisées d’homme fort en uniforme, dans le même esprit que les illustrations de Tom of Finland. Jacques se dit alors que cette énergie et cette image seraient parfaites pour un prochain projet disco.

Illustration de Tom of Finland

Après avoir convaincu Henri, Jacques trouve un contrat sur cette proposition chez le prestigieux label Casablanca Records, spécialisé dans le disco avec notamment le tube "Love To Love You Baby" de Donna Summer, produit par Giorgio Moroder en 1975. Cette signature est à la fois ironique et visionnaire, sachant que Jacques et Henri sont tous les deux nés à Casablanca dans les années 1930 et 1940.

Jacques Morali produit un album concept nommé Village People comme des petites vignettes et tranches de vie rythmées sur "les gens du Village". Il s’associe avec le chanteur et acteur Victor Willis, qui va poser toutes les voix de l’album. Le tout est totalement bricolé en studio, avec la vision entre comédie musicale et album visuel de Jacques Morali. L’album sort en 1977 et c’est un énorme succès. Jacques Morali et Henri Belolo se demandent alors comment ils vont le décliner sur scène, vu qu’il s’agit d’un projet de studio.

Jacques Morali au milieu des Village People en 1978

C’est là qu’ils ont l’idée géniale d’utiliser les stéréotypes aperçus à Greenwich Village pour les transformer en danseurs uniques : le cow-boy, l’Indien, le militaire en uniforme, le motard en cuir, l’ouvrier de chantier… Ils vont faire paraître une annonce et une affiche sur tous les murs du quartier : "Macho Types Wanted: Must Dance And Have A Moustache." ("Stéréotypes macho recherchés : doit savoir danser et avoir une moustache"). Après un casting énorme, le véritable groupe Village People est né et sort un deuxième album Macho Man en 1978, coécrit par Jacques Morali et Victor Willis. Les nouvelles recrues n’apparaissent en fait que sur la pochette, tout le disque est déjà prêt.

Village People rencontre alors un franc succès et multiplie les tubes comme "Macho Man", "Go West", "In The Navy" et, donc, "Y.M.C.A.". Facilement identifiable et musicalement imparable, Village People devient le groupe le plus important du style disco dans le monde entier. Avec le sens de la dérision et la composition enjouée de Jacques Morali, Village People devient un phénomène synonyme de fête, d’ouverture et symbole de la communauté gay à travers le monde.

Du disco au hip-hop

Une fois la vague disco passée, Jacques Morali et Henri Belolo continueront à produire d’énorme succès, notamment en France. Ils s’adaptent même à la seconde vague des années 1980, le hip-hop. En effet, Jacques et Henri seront à la baguette de Break Machine et de leur énorme tube "Street Dance". Mais c’est encore une autre histoire.

Contractant le sida dans les années 1980, Jacques Morali meurt en 1991 à Paris. Il a 44 ans. Henri Belolo continuera de produire en France jusqu’à sa mort en 2019. Et Donald Trump a quitté sa présidence sur un morceau qui est un hommage à la culture disco et gay du Village, écrit et composé par des Français nés au Maroc. L’image reste belle. Pour toujours.

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