AccueilMusique

Victoires de la Musique, stop ou encore ?

Publié le

par Konbini

Dans une tribune à charge, notre contributeur Fabrice Bonnet s'emporte contre les Victoires de la Musique. S'il ne leur reproche pas d'exister, il déplore leur manque de goût et leur absence de prise de risques. Point de vue.

Shaka Ponk, remportant la Victoire de la meilleure tournée en 2013. Ils remporteront la Victoire du meilleur DVD musical de l'année en 2014. En remporteront-ils une troisième pour The White Pixel Ape, catégorie meilleur album rock de l'année ?

De la difficulté de diffuser de la musique décente à la télévision à une heure de grande écoute : le débat n’est pas nouveau et pose problème à toutes les chaînes depuis les saintes heures où la famille se réunissait, excitée après le rôti du soir, devant Maritie et Gilbert Carpentier ou Champs-Elysées pour applaudir les vedettes d’alors. Depuis les familles ont changé, les goûts ont évolué, Internet est venu mettre son coup de serpe radical en tirant le niveau général vers le bas, les stars se sont flétries. Pendant ce temps fleurissaient les télé-crochets, nouvel eldorado pour maison de disques en panique et public avide de nouveaux visages interchangeables.

Taratata et La Musicale (Canal+) disparus, faute d’audience, le PAF s’en remet aux soirées spéciales, hommages en tous genres aux chanteurs morts, grand-messes incontournables (Enfoirés, NRJ Music Awards...), pendant que certains essayent encore de caser quelques nouveaux talents en prime-time (Le Grand Journal, C à Vous...), parfois dans l’indifférence générale – comprendre que les retombées sur les ventes d’albums sont faibles.

Car au-delà des programmes, la question qu’il faut se poser aujourd’hui, dans un monde musical formaté par les majors, TF1, NRJ, Skyrock et M6, c’est bien celle du développement et de la représentation des nouveaux talents "de qualité" sur nos ondes ou sur nos écrans et à plus long terme, la pérennité des catalogues musicaux.

Dilemme

Tout le dilemme des Victoires de la Musique : être une émission trentenaire qui aura récompensé le gratin de la chanson française (Goldman, Farmer, Halliday, Aznavour, Bashung, Salvador, Barbara…) avant d’essayer un recentrage sur les nouveaux artistes tout en essayant de conserver une part d’audience importante... mais sans froisser les gros vendeurs de l’année, peu éligibles pour de simples raisons qualitatives et qu’on laisse aux NRJ Music Awards (Kendji Girac cette année, scandale en cours…).

Un travail que les Césars ont réussi à faire depuis des années au détriment des comédies lourdingues et des films populaires insipides. Mais depuis quelque temps, on sent bien que les programmateurs ne savent plus sur quel pied danser.

Comment attirer un large public si l’on évince les vedettes popularisées avant tout par NRJ ou Skyrock, cibles privilégiées des 8-16 ans, et donc du portefeuille de leurs parents ? Comment s’éviter une cérémonie trop longue et les blagues de Nagui ou les approximations d’Alessandra Sublet en sélectionnant trop d’artistes ? Comment ratisser le plus large possible en intéressant les branchés, les fans et les consommateurs qui achètent 3 disques par an ?

Depuis quelques éditions, la programmation laisse pantois. Entre les têtes d’affiches écartées d’office (cette année Julien Clerc, Bertignac, Noah, Zaz, Kyo, Lavilliers, Benabar, Adrien Gallo, Shy’m ou Christophe Willem), les oubliés en tous genres (Jean-Louis Murat, Florent Marchet, Miossec, Thiéfaine, Dominique Dalcan, Cyril Mokaïesh, Kent, Nosfell, Yodelice, Sébastien Tellier, Katerine ou Dick Annegarn…), l’émission doit aussi se passer des services de certains, peu enclin à se mélanger aux autres...

Résistance

Goldman et Farmer avaient déjà refusé en leur temps d’être nominés. Serge Lama, ce punk, dit non sa Victoire d’Honneur, mais l’émission connut l’année dernière un sérieux camouflet avec le refus de Daft Punk, alors incontournables, surtout que le groupe ,'a pas manqué de se produire aux Grammys et repartait des Brits Awards avec un prix !

Rebelote cette année avec Fauve, mais pour des raisons personnelles, le collectif ne se produisant dans aucun raout à concours ou émission télé. Dommage pour l’audience, le groupe étant à l’évidence l'une des rares excitations des mois passés, ayant connu un succès critique et public (115 000 ventes), tout ça sans promo.

Il y a deux ans, le 1er février 2013, Paris Match photographiait certains des "jeunes talents" des Victoires façon "Salut les Copains. On reconnaît les indéboulonnables Skip The Use et Shaka Ponk, Sexion d'Assaut alors encore non "sexionné", Orelsan ou encore cette chère Tal, entre autres (Crédits image : Vincent Capman/Paris Match)

On se souvient aussi d’un Daniel Darc médusé, qui en 2005, recevait la Victoire de l’album "révélation", lui qui commença à chanter en 1978. Cette fois-ci, c’est François & The Atlas Mountains, nommé dans la même catégorie, pour ce qui est son 6ème album, en concurrence avec le total inconnu Vianney et la mégastar Indila (544 000 ventes), pur produit de major. Et si l’on parle de révélation, peut-être pourrait-on faire entrer désormais ici les formats EP, première étape avant une carrière et un album plus qu’incertains dans ce monde ultra-concurrentiel.

Et de s’apercevoir alors qu’en 2014, Radio Elvis, Feu! Chatterton, Alma Forrer, Baptiste W. Hamon, Grand Blanc, Kid Wise ou Arkadin auraient largement eu leur place dans cette sélection. D’autant plus que les Victoires reste une des rares émissions dont l’impact sur les ventes est réel dès le lendemain, certains albums prenant entre 150 et 300% d’évolution suite à une bonne prestation (on se souvient de Christine l’année dernière, propulsion de sa carrière). Ceci prouvant que le spectateur lambda est encore réactif et prêt à consommer lorsqu’on lui sert autre chose que la soupe habituelle.

Absents

Côté filles, la présence incongrue de The Dø au milieu de Brigitte et Christine masque mal l’absence de Coralie Clément, Daphné, Emilie Simon ou Mina Tindle …Quant à l’électro, face à l’inamovible Guetta, comment lui opposer Yelle et Cascadeur, plutôt pop, alors que Para One, Joakim, Mondkopf, Moodoïd, Isaac Delusion, Ez3kiel, Mr. Oizo, Talisco, Feadz, Rone, Chinese Man ou Kadebostany ont sorti de bons albums en 2014 ?

Enfin, question rock, même si l’on sait bien que ce pays ne l’a jamais vraiment été, on semble bien parti pour se cogner Skip The Use et Shaka Ponk en étendard tous les 2 ans, dans une catégorie qui récompensa Superbus au lieu de Dionysos, Phoenix au lieu de Détroit, et qui aura du mal à accueillir sur scène de nouveaux artistes radicaux mais excitants que sont Gontard!, Rhume, Koudlam, Cheveu, Michel Cloup, Mustang, H Burns ou Gaspard Royant !

La liste est pourtant longue des artistes signés en France, des nouveaux projets, des passionnés, des rêveurs qui se voient encore faire une carrière à l’heure où les chiffres du digital ne décollent toujours pas et où les portes des radios se ferment petit à petit (Le Mouv devient "urbain", France Inter court après RTL et Europe 1, dont les propres playlists se réduisent comme peau de chagrin...).

Il en faut du courage pour affronter les frimas et monter sur scène devant dix personnes avant d’espérer voir plus grand. Pourtant la musique est partout, lien social primordial et immortel qui continue de générer son lot de fantasmes, de stars (fussent-elle d’un soir) et de succès.

Devoir

Mais le constat est amer : en 2014, 94% du Top 100 albums était détenu par les majors. Et pour un Fauve entièrement indépendant et quelques nouveautés pop (Christine, London Grammar, Milky Chance, Cats On Trees...), le reste est à l’image des playlists d’NRJ : du gros qui tache (Indila, Black M, Keen V, Kendji Girac, Frero Delavega, Maître Gims…), des artistes qui n'ont plus rien à prouver (Souchon/Voulzy, AC/DC, Johnny, Pagny, Pink Floyd…) ou des projets ultra-marketés (Les Enfants du Top 50, La Bande à Renaud, Les Enfoirés, Les Prêtres, les projets Disney, Sidaction, Forever Gentlemen…).

Si les Victoires ne pourront jamais être les Grammys ou les Brits Awards en terme d’éclat et d’audience, il est de leur devoir de garder présente la richesse et la diversité de notre scène musicale (on n’oublie pas la renommée internationale de Daft Punk, Phoenix, Woodkid, M83 ; ou encore Alexandre Desplat en bande-originale française, catégorie oubliée…) et d’être irréprochable en terme de qualité artistique si l’on veut éviter l’uniformisation qui gangrène déjà les radios et les grandes chaines.

Le Prix Constantin n’existe plus et il reste peu d’options pour que les prochains Brel, Brassens, Daho ou Barbara puissent avoir leur chance d’exister, alors que ce pays compte de nombreux talents en son sein, partout, dans tous les styles.

Alors peu importe qui de Calogero ou de Johnny sera le meilleur, le public a juste envie de fraicheur, de sang neuf et de bonnes chansons. Encore faut-il qu’il soit au courant de l’offre.

Article écrit par Fabrice Bonnet

À voir aussi sur konbini :