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Au nom de la prose : on a parlé écriture avec Veence Hanao, la plume du rap belge

Publié le

par Jérémie Léger

Crédit : Peter De Bruyne

Attendu comme le messie par ses fans toujours aux aguets, Veence Hanao est de retour avec un nouvel album, Bodie. Rencontre après quatre longues années d’absence.

(© Peter De Bruyne)

Bien avant Damso, Roméo Elvis, Caballero et JeanJass et tout le fleuron de la nouvelle scène rap belge, il y avait Veence Hanao. Sa particularité ? Une plume affûtée, une prose sombre, urbaine et teintée de mélancolie. Le tout au service d’un flow oscillant brillamment entre rap et chant.

Malheureuse coïncidence par ailleurs, en plus d’avoir cosigné son dernier projet avec le beatmaker Le Motel, Veence Hanao partage un autre point commun avec son compatriote bruxellois Roméo Elvis. Comme lui, il a souffert de troubles auditifs : surdité, acouphènes, hyperacousie.

Bref, un enfer qui l'a contraint à quitter la scène pendant quatre ans, juste après son dernier album, le brillant Loweina laurae, lui-même successeur du somptueux Saint-Idesbald, nommé Meilleur album belge de l’année aux Octaves de la musique en 2009.

La renaissance du phénix

Mais quand, comme lui, on est amoureux de la musique et des belles lettres, il est difficile d’arrêter. Pour pallier le problème, il a pris place de l’autre côté du miroir, en n’écrivant plus pour lui-même, mais pour d’autres artistes. "La Loi de Murphy", le single phare d’Angèle, vous parle ? À la plume, c’était lui.

Définitivement débarrassé de ses démons, soutenu par son public et galvanisé par les talents de son acolyte aux machines, le revoilà de retour aux affaires avec Bodie, un EP de neuf titres dans lequel cet artiste observateur livre sans artifice sa vision de la société contemporaine. Bercé par les doutes et la frustration d’un avenir incertain, il en avait visiblement gros sur le cœur et la plume.

Et c’est tant mieux puisque s’il y a bien quelque chose qui a survécu à l’épreuve du temps, c’est la finesse de sa prose. Nous l'avons rencontré, pour le plaisir de parler écriture.

Konbini | Hello Veence ! Tu es parti quatre ans, quel est ton état d’esprit la veille de la sortie de ton nouveau projet Bodie ?

C’est un mélange de plusieurs émotions. De l’excitation d’abord, avec le plaisir de partager des nouveaux morceaux avec le public, mais aussi de l’appréhension. Quand j’ai annoncé mon retrait, j’ai reçu énormément de soutien et d’amour de la part du public. Je n’étais pas au top de ma forme et ça m’a vraiment fait du bien.

Aussi, je me suis absenté de la musique pendant plus de trois ans donc forcément, encore plus à notre époque où tout va très vite, il y a toujours cette peur d’être zappé, oublié, de ne plus correspondre à ce que les gens voudraient entendre, notamment avec l’explosion de la scène rap belge. Ce serait fou d’être sûr de soi dans ce genre de situation. J’avais quelques doutes, mais l’accueil réservé aux trois premiers extraits m’a énormément rassuré et stimulé. Le rapport au public me fait vraiment du bien.

En tant que lyriciste amoureux des mots, c’est quoi le déclic qui t’a poussé à reprendre le stylo ?

Mes problèmes d’oreille étaient tellement invalidants que je ne savais pas vraiment si je reviendrais un jour. La seule chose que je savais, c’est que je voulais rester dans la musique, même si je n’en faisais plus. Du coup, je me suis remis dans le bain progressivement, en deux temps. D’abord, les collaborations avec d’autres artistes. J’ai eu la chance de travailler avec Antoine Chance, ISHA, un rappeur que j’admire depuis toujours et que tout le monde respecte en Belgique, puis enfin, Angèle. Tout ça m’a aidé à garder le cap.

Le deuxième déclic, c’est Le Motel, qui m’a envoyé une prod par mail. Il ne me demandait absolument pas d’écrire dessus, mais pour la première fois depuis très longtemps, cette prod m’a fait attraper le stylo. Ça a déclenché quelque chose, j’ai commencé à écrire, j’ai enregistré en one shot et je lui ai envoyé le truc dans la foulée. Ni lui ni moi ne nous attendions à une telle alchimie. C’est tombé du ciel et dans l’excitation, l’idée d’un projet commun a vite germé.

Quand on part quatre ans, comment on gère pour ne pas laisser rouiller son écriture et son inspiration ?

C’est une super bonne question et pour moi, ça a été la réelle angoisse. J’ai une inspi et une écriture hyper capricieuses. Mon rapport à l’écriture fait que je n’ai jamais eu envie de voir ça comme un travail. Pour moi, il n’est pas question de s’entraîner ou de s’exercer pour trouver les bonnes formules. Des fois, il faut savoir faire le vide, prendre du temps pour soi, être patient pour pouvoir se renouveler. Sinon on prend le risque de tourner en rond, de raconter toujours les mêmes choses.

Mais d’un autre côté, laisser le temps s’écouler trop longtemps nourrit l’angoisse de la page blanche. Voir plein d’artistes autour de toi qui explosent, qui écrivent hyper bien, que ce soit sur le fond ou la forme, ça développe une angoisse. Je n’ai jamais vraiment trouvé de parade à ça. C’est une angoisse permanente, mais j’essaie de trouver l’équilibre.

Tu as aussi été galvanisé par le boom de la nouvelle scène rap belge ?

Clairement ! Ça donne envie de revenir. On pourrait penser que ça me frustre de ne pas y avoir contribué, mais pas du tout. En Belgique, tout le monde se connaît, se serre les coudes et se donne de la force. C’est hyper excitant, ça m’a donné un coup d’énergie en plus, mais aussi une petite forme de réserve.

Je suis quelqu’un de très prudent et je me dis que même si cette dynamique est globale, ça ne marchera peut-être pas avec moi. D’autant plus que je suis assez en marge de cette vague, et ce depuis longtemps. Même si j’ai toujours eu un pied dans le rap, j’ai toujours eu l’autre un peu à côté. Du coup je ne suis pas sûr qu’on prendra ce train-là, mais ce n’est pas grave. J’en souris.

En quatre ans, il y a quelque chose qui n’a pas changé dans ton écriture, c’est sa noirceur. C’est définitivement ton credo cette direction, cette manière d’écrire ?

C’est vrai, mais je ne le cherche pas vraiment quand j’y pense. Je ne calcule jamais mes thèmes à l’avance. Généralement, je termine un morceau et c’est seulement après que je m’aperçois de son impact et de ce qu’il dégage. J’ai une écriture très "premier jet" et spontanée sur laquelle je reviens rarement.

Pour le coup, c’est vrai que la notion d’inconscient et de volonté chez moi est compliquée, mais en écoutant, c’est bien ce que ça renvoie. Je pense qu’aujourd’hui, à l’inverse de beaucoup d’autres rappeurs dont je respecte complètement la démarche, il y a chez moi une urgence à dire les choses. Pendant que l'urgence de certains c'est de dire qu’il faut profiter car tout peut rapidement se casser la gueule, moi, mon urgence c'est de raconter ce qui m’atteint.

Il y a énormément de choses qui m’atteignent, je suis un grand marcheur, un homme de la nuit et quand je me balade dans ma ville, je rencontre toutes sortes de destins, de réalités qui m’inspirent pour mes textes. Tout simplement parce que c’est ce que je ressens sur le moment.

C’est justement ce contexte urbain nocturne qui t’a inspiré le titre de ton album ?

Oui, exactement. Bodie est une référence à une ville fantôme que le capitalisme a laissée en ruines après en avoir épuisé toutes les ressources en quelques décennies. C’est un gisement d’or qui a été découvert en Sierra Neveda à l’époque de la ruée vers l’or. Cela a créé une "ville champignon" que l’ultralibéralisme a pompé et après, il y a eu des incendies et tout le monde a fini par déserter. Maintenant, il ne reste plus qu’une ville fantôme oubliée et son histoire.

En lien avec ça, je suis convaincu que c’est ce que le capitalisme et l’ultralibéralisme vont laisser de notre monde, mais d’une façon beaucoup plus globale. Je me sens vachement concerné par les différentes théories de l’effondrement qui circulent en ce moment. Cela ne relève pas du complotisme, mais d’une sorte de "catastrophisme éclairé".

Je suis très inquiet de voir tous ces gens qui sont dans la merde, la façon dont les luttes sociales sont considérées, comment les gouvernements répriment les revendications sociales. Je suis inquiet de sentir cette violence qui monte parce qu’il y a une vraie tristesse et une vraie détresse du peuple, et je suis très inquiet pour l’écologie.

À la lecture de différents ouvrages sur l’effondrement, et dans le ressenti que je peux avoir en traînant dans ma ville et en discutant avec plein de gens, je cultive une forme de spleen autour de mes balades nocturnes pour nourrir ma plume. Avec tout ça, forcément, c’est compliqué de faire un album joyeux.

Cette introspection par rapport à tes observations a fait de Bodie un album très personnel, finalement.

Oui, j’ai du mal avec la prise de parole qui se revendique "universelle". J’ai l’impression que la possibilité pour un public de s’identifier à des textes passe par une écriture confidentielle et personnelle. C’est compliqué de prendre la parole en disant "les gens". Justement, les gens peuvent s’exprimer par eux-mêmes et n’aiment pas trop qu’on parle à leur place.

Cela dit, peut-être qu’ils se reconnaissent dans certains témoignages de vie. C’est pour ça que j’aime raconter des histoires parce que je pense que les gens peuvent se dire : "Ah ! Ça me fait penser à ça." J’adore laisser large le champ des possibles, des interprétations et jouer sur les ambiguïtés. C’est hyper important pour moi.

Tu as écrit et enregistré ton premier album dans une maison du littoral. Pour cet album, quelles conditions t’es-tu fixées pour retrouver l’inspiration ?

Pour le premier, c’est tout à fait vrai, je me suis isolé sur le littoral belge, mais c’était plutôt pour fuir une situation particulière à Bruxelles que j’ai choisi de m’isoler. Je ne suis pas parti dans le but d’écrire. Oui, un album en est sorti, mais je n’y pensais pas au préalable. Ce n’était pas une résidence artistique. J’ai pris mes machines en pensant que je me ferais chier à cette période de l’année au bord de la mer du Nord, mais l’album est le résultat d’une envie spontanée. Et finalement je n’ai fait que ça là-bas.

Pour celui-ci, c’est compliqué parce que je ne m’attendais vraiment pas à revenir et réécrire. Il se trouve que le premier morceau qu’on a fait avec Le Motel ("Lexomil") était libératoire et m’a fait du bien. Il a été déclencheur d’une forme d’élan qui m’a redonné envie d’écrire.

Cela dit quand c’est reparti, je n’ai pas spécialement voulu créer de cadre et je suis resté à Bruxelles. La seule chose c’est que quand j’écris, c’est directement lié à la musique, je n’écris jamais à blanc. Enfin, j’écris beaucoup la nuit et j’aime bien picoler un peu quand j’écris. [Rires.]

La gamberge et la solitude te servent aussi de carburant dans l’écriture n’est-ce pas ?

Complètement ! Quand je te disais que j’étais un grand marcheur, c’est aussi pour cultiver ce genre d’émotions. Je suis quelqu’un de très solitaire. J’ai un rapport à la beauté qui passe par la mélancolie, c’est très particulier à ressentir.

Par exemple en ce moment, l’odeur après la pluie quand tu sors de chez toi m’inspire. Après la pluie, tu es en ville, mais tu as l’impression d’être dans un sous-bois. Il y a aussi le reflet des lumières sur le bitume mouillé, des sons des odeurs… En me baladant, c’est typiquement ce genre d’ambiance qui me galvanise. J’adore ça.

As-tu cette impression que le rap "entertainment" commence à rouiller et que les lyricistes sont en train de revenir au premier plan ?

Forcément, dans mon entourage, les gens ont besoin qu’il y ait une certaine prise de parole dans la musique, mais pas que. Pour beaucoup de gens autour de moi, il faut du fond, mais passé minuit, ils aiment bien bouger la tête sur un truc plus léger. C’est mon cas aussi.

C’est vrai qu’à titre personnel, comme je te le disais, il est nécessaire de parler de certaines choses. C’est donc important que les lyricistes existent aussi, mais aujourd’hui, j’ai cette impression que tout peut exister en même temps. C’est une bonne chose qu’il y ait de tout pour tout le monde. Aujourd’hui, les gens assument de passer d’un genre à l’autre.

Et quelles sont tes attentes avec ce projet de neuf titres ?

Une des frustrations que l’on peut ressentir en tant qu’artiste, c’est que le projet ne soit pas vu et écouté par les gens que ça pourrait potentiellement intéresser. Je souhaite vraiment que Bodie rencontre son public et la voie qui lui correspond. On sait très bien que ce n’est pas un projet grand public et mainstream.

Enfin, en tant lyriciste aguerri, quels conseils tu pourrais donner à des jeunes rappeurs qui voudraient suivre tes pas et redonner ses lettres de noblesse à la plume ?

Sincèrement, je ne pense pas avoir de conseils à donner, je n’ai pas ce qu’il faut pour ça. Ce que je trouve dommage cela dit, c’est que j’ai l’impression qu’on tend à une sorte d’homogénéisation du rap. Il y a plus de mimétisme qu’avant, mais c’est aussi probablement lié aux projecteurs qui éclairent le rap. Du coup, je dirais juste que ce n’est pas une bonne idée de démarrer en copiant, que ce soit les flows ou l’écriture. C’est une force de savoir proposer quelque chose à son image.

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