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Valnoir, l'artiste qui veut faire du metal autre chose qu'une "musique d'abrutis"

Publié le

par Théo Chapuis

Valnoir, du studio d'art graphique Metastazis, sort un livre rétrospective qui retrace quinze ans d'artworks. À cette occasion, le plus talentueux des artistes français catalogués metal nous explique ce qui empêche le genre de décrocher la légitimité qu'il mérite et nous donne la recette (pas si compliquée) pour créer une bonne pochette de disque.

Valnoir, photographié dans son atelier du XVe arrondissement parisien. (© Luca Thiébault/Konbini)

D'où qu'il le surveille, Satan est sans aucun doute très fier de Jean-Emmanuel Simoulin – ou plutôt Valnoir, son alias. Directeur artistique du studio Metastazis, il a produit des centaines d'artworks pour de très nombreux groupes affiliés à l'univers metal, avec une petite préférence pour sa chapelle la plus ardente, le black metal. Trivium, Sunn o))), Lamb of God, King Dude, Paradise Lost, Morbid Angel, Behemoth, Watain, Alcest ne sont qu'un petit échantillon des musiciens qui ont eu recours aux dessins, aux compositions et aux photos de Valnoir.

Attiré par les plans sulfureux, il est aussi l'un des très rares Parisiens à avoir foulé le sol de la Corée du Nord lorsqu'il accompagnait le groupe slovène Laibach pour le tout premier concert d'un groupe de musique occidentale dans la dictature communiste.

Aujourd'hui, Valnoir revient sur quinze ans de travaux divers et variés dans le livre rétrospective Fire Work With Me, recueil mastodonte de ses aventures derrière l'entité Metastazis au nom impérieux inspiré de David Lynch et de son obsédant Twin Peaks. De ce livre d'art, on ne ressort pas indemne : à travers ses illustrations, on entre dans un monde à part entière qui a le bon goût de remettre en perspective les idées toutes faites sur l'univers metal. Et ça fait du bien.

Inverser les clichés

Exit l'heroic fantasy gênante, les fantasmes homo-érotiques ou l'ultraviolence pas chère : Valnoir dresse des compositions raffinées et menaçantes qui évoquent davantage le vertige des mille tourments de l'enfer que Beavis et Butt-Head. Ses illustrations établissent des ponts fragiles entre art médiéval, constructivisme soviétique, réminiscences de Gustav Klimt... et désespoir du monde moderne.

Les artistes qui l'ont inspiré sont plutôt des performers (Marina Abramovic) ou des plasticiens (Wim Delvoye), eux qui "qui produisent des résultats visuels et conceptuels frappants, voire virtuoses". Parmi les rares qui l'influencent dans son propre milieu, il cite les géniaux Manuel Tinnemans et Dehn Sora. Le reste des artistes étiquetés "metal", il essaye "de [s']en protéger".

Illustration pour la pochette de l'album Æther du groupe Deluge, dont la reproduction est incluse dans <em>Fire Work With Me</em>. (© Metastazis)

Le pouvoir magique d'un T-shirt Iron Maiden

Au fait, pourquoi le metal s'est il construit avec une mise en scène aussi violente ? "Je pense que tous les courants musicaux radicaux ou revendicatifs avec un message à faire passer ont tous eu besoin d'être puissants visuellement", analyse-t-il. Il en sait quelque chose : dans le monde pré-Internet, la découverte du metal passait avant tout par ses représentations démoniaques, fièrement arborées par les "hardos", de véritables étendards à la gloire du mal :

"Le T-shirt Iron Maiden, c'est un truc qui te saute à la gueule : un vocabulaire graphique très violent, très puissant, et quand t'as 12 ans et que tu es en quête d'une virilité qui ne viendra que bien plus tard, tu te cherches une tribu, un groupe, et le metal propose de t'inventer non seulement une vie d'homme mais aussi une vie de guerrier."

C'est ainsi que tout a commencé. À 15 ans, il découvre le black metal et il date aujourd'hui cette période comme celle du non-retour : "L'univers me fascine autant que la musique et quand je parle de l'univers, je parle évidemment du visuel : l'imagerie, les logos, les T-shirts..." Doué d'un certain talent de dessinateur à l'adolescence, il choisit alors la voie du graphisme, motivé par une seule chose : "le metal et le black metal en particulier." Lorsque Valnoir parle de ce genre musical, il n'est pas exalté outre mesure, mais a des étoiles de grands foyers brûlants dans les yeux.

"Contrairement au metal qui le précédait, le black metal a été un style davantage porté sur les idées et le message que sur la forme musicale. C'est un des premiers courants qui a su se détacher des 'clichés metal' de par sa volonté de rupture avec le monde moderne."

Dos de la pochette de l'album <em>Hail Death</em> du groupe new-yorkais Black Anvil. (© Metastazis)

"Un artwork doit pousser à faire réfléchir, à se poser des questions, à remettre en question sa démarche en tant que compositeur de musique"

Pour Valnoir, s'il n'y a pas de recette toute prête pour une bonne pochette d'album de metal, c'est parce qu'il n'y en a pas pour une bonne œuvre d'art, tout simplement. "Une bonne pochette doit avant tout être expressive, exprimer l'univers du groupe, raconter une histoire... Pour cela, il faut que le groupe ait un message à faire passer – ce qui dans le metal n'est pas souvent le cas."

Ossements, sang humain et poudre magnétique pour matières

Du haut de ses 36 ans (dont 25 au service du malin) Jean-Emmanuel a vu le metal et ses lieux communs grandir : "Au début des années 1990, avoir 35 ans dans la scène, c'était être vieux. Aujourd'hui, c'est un âge normal car c'est un public loyal et le metal s'est vraiment développé dans les années 1980. Qui dit prendre de l'âge dit parfois acquérir un peu de culture, un peu de goût, se lasser de certains clichés."

Valnoir se revendique du gesamtkuntstwerk, c'est-à-dire l'œuvre d'art totale : "Même si le metal est une forme d'expression artistique essentiellement musicale, il n'y a pas que ça. J'aime le prendre comme un tout artistique [...] Un artwork doit pousser à faire réfléchir, à se poser des questions, à remettre en question sa démarche en tant que compositeur de musique", explique celui qui a réalisé des compositions avec des outils conventionnels (papier, crayon, suite Adobe...) mais aussi des ossements et du sang humain ou de la poudre de bande magnétique. Valnoir a personnellement cousu des patchs sur la peau d'un de ses amis pour les besoins d'une pochette d'album, celle de 1994 pour Glaciation en 2012. "Je pourrais en parler des heures", sourit-il, lui qui était également chanteur et véritable cerveau de ce groupe.

(© Metastazis)

Un homme de dos, patchs cousus à même la chair et une mosaïque de références bien identifiables pour qui connaît la légende du black metal norvégien, ses brûleurs d'églises et ses assassins. Pour les curieux, l'expérience se regarde aussi en vidéo"C'est l'histoire de cette pochette que je voulais simple, radicale, mais très narrative : elle raconte toute cette histoire sans aucun détour", explique-t-il. Cette histoire faite de contradictions et "de mystères".

"Le black metal, c'est quelque chose qu'on avait vraiment dans la peau, quelque chose de très sérieux, avec lequel on ne voulait pas déconner. C'est la métaphore de porter ses groupes à même la chair. Ça fait mal, ça saigne, c'est de la souffrance, c'est sérieux. On ne blague pas."

"Une vraie relique"

Non, on ne blague pas. Tellement pas que lorsqu'il a eu l'opportunité de travailler avec le proverbial groupe de black metal Ulver, il ne leur a pas proposé une simple illustration pour la réédition de leurs premiers albums – véritables gemmes du genre pour les connaisseurs. Valnoir a pu récupérer la master tape de ces enregistrements, soit l'enregistrement original sur bande magnétique. "Une vraie relique. Quand j'ai reçu ça, j'avais les mains qui tremblaient...", explique-t-il, tant ces albums sont des objets de culte pour le milieu black metal.

Ensuite ? Il déroulé la bande magnétique avant de la consumer par les flammes. De la bande, ne reste alors qu'une poudre grisâtre qu'il a incorporée à la peinture d'affiches sérigraphiées, incluses avec les 50 premières copies des rééditions. "Comme ça, celui qui reçoit le disque détient un petit peu de l'ADN d'Ulver." Une vidéo de ce processus qui aurait plu à Lavoisier est à voir ici.

La bande magnétique de la <em>master tape</em> d'Ulver, obtenue puis partiellement détruite par Valnoir afin d'en extraire "l'ADN". (© Luca Thiébault/Konbini)

"Je déplore cette énorme masse de groupes qui manipule des concepts lourds sans en prendre soin [...] Le metal se sert d'idées extrêmement fortes, mais en toute irresponsabilité la plupart du temps"

Metallica ne rend pas les metalleux plus intelligents

Attention, Valnoir n'est pas un fanatique aveugle de la musique des Enfers. Il est même plutôt critique sur sa passion. Malgré sa grande passion pour cette scène, il ne l'épargne pas et, d'après lui, si le metal dans son ensemble est "encore perçu comme une musique d'abrutis par le grand public", c'est un petit peu parce qu'il le cherche, tant dans l'image que dans les mots :

"La représentation de la tête de mort, c'était auparavant un symbole doté d'une lourde signification. Utilisée par les SS ou les hussards, c'était le vecteur d'une sensation terrifiante qui a complètement disparu pour devenir une sorte de tampon kitsch de la culture pop, vidé de son sens. Alors que c'est tout ce qu'il restera de toi quand tu seras crevé. Je déplore cette énorme masse de groupes qui manipule des concepts lourds sans en prendre soin [...] Le metal se sert d'idées extrêmement fortes, mais en toute irresponsabilité la plupart du temps."

Valnoir, ça lui pèse cette culture de "groupes pour lesquels [il] travaille et qui font des enfilades de concepts débiles qui ne veulent plus rien dire", ces musiciens qui l'inspirent peu et ferrent l'esthétique metal dans ses vieux clichés de "musique d'abrutis" :

"Metallica fait partie de ces groupes qui ne rendent pas les metalleux plus intelligents."

De la poudre d'ossements humains, matière qui a servi à Metastazis pour la création d'une sérigraphie destinée au groupe de Seattle King Dude. (© Luca Thiébault/Konbini)

Artisans du premier concert de rock en Corée du Nord

Il n'est pas étonnant de le voir naviguer vers d'autres horizons, moins figés dans leurs lieux communs. Avec l'artiste norvégien Morten Traavik, le Parisien s'est rendu en Corée du Nord pour le tout premier concert de rock d'un groupe occidental dans la dictature. Valnoir faisait partie de la délégation menée par Traavik qui a accompagné Laibach, groupe de rock industriel slovène controversé dont découle le studio de création NSK, principale influence graphique du Français. "Personne n’aurait autant collé au projet que ce groupe", nous expliquait-il lorsque nous l'interrogions à ce sujet il y a près d'un an.

Son intérêt pour le pays dépasse alors la question artistique et il se fait le défenseur d'un pont entre la Corée du Nord et le reste du monde, "parce que ce projet joue un rôle réel dans la compréhension entre les peuples et il permet aussi de couper la tête aux idées reçues débiles. Inversement, on donne d'autres images de l'Occident aux citoyens de la Corée du Nord que celle que leurs médias leur renvoient. Je crois qu'il est important de créer un échange qui soit basé sur autre chose que le combat, quand bien même il s'agit de pays avec lesquels nous sommes en conflit".

Il n'est pas complaisant pour autant : "je n'essaye pas de faire passer la Corée du Nord pour un pays de libertés et de droits de l'homme : politiquement ça reste une dictature", rappelle-t-il. L'apprenti diplomate reste, au fond, un artiste. Le naturel revient au galop lorsque Valnoir, grand admirateur des compositions du constructivisme soviétique, raconte son autre intérêt, plus esthétique, pour le pays des Kim :

"En tant qu'artiste, c'est fascinant : c'est un pays qui est visuellement d'un kitsch délirant, qui a développé un vocabulaire visuel et artistique complètement barré, voire psychédélique..."

Décoré par une dictature

De son voyage là-bas, Valnoir garde en tête la "relative tension" et le stress "à cause de l'attention médiatique" pointée sur le concert, lui qui est plus habitué à l'indifférence de la presse vis-à-vis de ses projets d'illustration dans l'univers metal. Or la venue de Laibach pour donner une série de concerts devant des citoyens et des membres du parti à Pyongyang fut une réussite telle qu'il est désormais sans doute le seul Français décoré officiellement par les autorités de la dictature communiste :

"La veille du départ, le chef du comité a rapporté un écrin avec une grande étoffe rouge. Dedans, il y a le badge du Cher Leader, qu'il nous a décerné. Il faut être membre du parti et avoir rendu service au parti. Ils considéraient que ce que nous avons accompli participait au rayonnement de la Corée du Nord."

Culture, échanges culturels, amitié entre les peuples... Quelque chose nous chiffonne. Nous étions venus rencontrer l'un des meilleurs ouvriers de Lucifer et quand on y regarde de plus près, il a œuvré pour le bien sur Terre. On lui fait remarquer : "Mmmmoui, si tu veux, c'est pour faire le bien", lâche-t-il, à contrecœur. 

Médaille officielle du Parti du travail de Corée (PWK), décernée à Valnoir à l'issue de son voyage avec Laibach et Morten Traavik. (© Luca Thiébault/Konbini)

L'ouvrage Fire Work With Me est en vente par ici. L'art de Valnoir et de son studio Metastazis est sur Facebook, Instagram, et sur son fabuleux site Internet.

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