(© Tame Impala, via Facebook)

Avec The Slow Rush, Tame Impala explore les mécanismes du temps

Pour son tant attendu quatrième album, Kevin Parker offre un modèle de disque hypnotique et obsédant.

En l’espace de quelques années seulement, Kevin Parker est entré dans la catégorie de ceux que l’on s’arrache. Que ce soit avec ses projets sous le nom de Tame Impala, pour lesquels il compose, joue et enregistre tout en solo et s’entoure de musiciens sur scène, ou en tant que producteur. Car depuis le carton de Currents il y a cinq ans, sûrement l’un des disques les plus importants de cette décennie, l’artiste australien n’a pas chômé. Entre-temps, il a pu travailler avec Kanye West, Lady Gaga, Travis Scott, Mark Ronson, Rihanna, Kali Uchis ou encore Theophilus London, pour n’en citer que quelques-uns.

Et alors que l’on n’en pouvait plus d’attendre ce nouvel album prévu initialement pour le printemps dernier, Kevin Parker a continué de n’en faire qu’à sa tête, repoussant constamment les limites du perfectionnisme. On peut ainsi penser au morceau "Borderline", paru en tant que single en mars 2019, que le leader de la formation a souhaité retravailler pour l’album, accentuant notamment les percussions. La parution de The Slow Rush apparaît alors comme l’aboutissement d’une communication entreprise il y a presque un an, malgré pas mal de retard donc.

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Comme si Kevin Parker avait anticipé tout ça, l’album qu’il a sorti ce vendredi 14 février après avoir lâché les singles au compte-gouttes depuis l’année dernière, s’ouvre avec "One More Year". Soit le temps passé à regarder quasiment tous les vendredis si ce fameux opus n’était pas sorti par surprise. Une introduction enivrante qui pose solidement les bases du projet. Mais pas de "Patience" sur ce disque donc, du nom du premier morceau dévoilé en mars dernier, qui n’aura donc jamais porté aussi bien son nom. Faire attendre près d’un an les fans plus insatiables – que nous sommes – relève presque du tour de magie.

Pour son quatrième album en dix ans, Kevin Parker confirme son statut de référence absolue en matière de pop-électro psychédélique, s’ouvrant même au disco par moments ("Is It True"), quitte à souvent laisser de côté ses influences rock de prédilection. Mais c’est bien comme cela que fonctionne le virtuose australien : plus il multiplie les expériences, plus il alimente des idées bouillonnantes. Fort de ses collaborations et d’un temps de maturation parfait pour réfléchir à l’ensemble des éléments (aussi minimes soient-ils) de son disque, il livre ici un album à la fois conceptuel et d’une remarquable homogénéité.

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Après presque une heure d’écoute, on ressort envoûté·e par la voix captivante de Kevin Parker comme par celle d’un gourou. Le talentueux musicien expose sa maîtrise parfaite des synthés, la densité de ses compositions mais aussi la richesse de ses arrangements – au risque de ralentir le tempo par rapport à ses derniers projets – avec, en prime, un modèle de mix et un fil rouge presque évident : le temps.

Il suffit de se pencher sur le nom de ce nouvel opus pour le comprendre. Cette seule contradiction permet en effet de développer et d’exposer tout l’univers de Kevin Parker, à la fois sophistiqué et épuré. À l’image de la musique proposée ici, simple et pourtant immensément complexe jusque dans ses moindres détails. La cover de The Slow Rush est aussi une preuve de cette minutie. Le sablier, outil ancestral de mesure du temps par excellence, est cassé et ses grains viennent encombrer nos vies. Dès lors, il n’y a plus de repère. Kevin Parker le sait bien, et nous emmène dans des loops obsédantes, entêtantes.

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Quelques bourrins pourront râler, affirmant que le disque est trop uniforme. C’est peut-être vrai, mais c’est aussi ce qui fait sa force majeure en tant qu’album, même si le son semble se délier au fil des écoutes et révéler à chaque fois de nouvelles nuances. Le principal reproche que l’on pourrait faire à The Slow Rush, c’est plutôt qu’il ne contient pas vraiment de surprise. L’évolution, marquée par encore un peu plus de musique électronique, semble elle aussi logique. Mais les surprises, ça n’est certainement pas ce que l’on attend en premier de la part de Tame Impala.

L’ensemble se révèle psychédélique au possible, comme s’il résultait d’une expérience sous psychotrope (ce qui est loin d’être impossible, soit dit en passant). Le temps s’allonge, se distend. Et une fois l’expérience terminée, on ne peut s’empêcher de se dire que c’est déjà fini, rendant l’album d’autant plus magnétique et hypnotique. On peut d’ailleurs légitimement opter pour cette théorie si l’on se penche sur la structure du projet, qui reproduit le schéma typique d’une prise de stupéfiant.

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Outre une grandiose entrée en matière, qui introduit donc la fameuse notion du temps, Kevin Parker s’interroge sur sa situation actuelle ancrée dans le présent avec "Instant Destiny". Avant d’aborder les angoisses qui en découlent, liées à cet enjeu universel ("Borderline") et ("Posthumous Forgiveness"). Mais très rapidement, il trouve le moyen de se recentrer sur l’instant présent grâce à une respiration profonde, qui l’aide à lutter contre ses sources de stress, et reprend une bouffée d’air frais avec "Breathe Deeper". Car finalement, peu importe le sort qui nous attend, tout finira un jour par redevenir poussière ("Tomorrow’s Dust"). Face à ce postulat de départ propre à toute existence, il y a deux types de personnes : les optimistes ("On Track") et les nostalgiques ("Lost In Yesterday"). Les mêmes angoisses reviennent alors, inlassablement ("Is It True"), car en définitive, elles ne sont rien d’autre qu’une fatalité ("It Might Be Time"). Le temps d’un étonnant interlude pour se reconnecter à la réalité ("Glimmer"), et se rendre compte qu’une seule petite heure s’est finalement écoulée ("One More Hour"), soit le temps passé depuis le début de l’écoute.

Les douze pistes somptueuses qui composent ce projet ont été enregistrées entre la ville natale de Kevin Parker, Fremantle, et Los Angeles. L’artiste y défend une musique encore artisanale, préservée des velléités commerciales et de la facilité. The Slow Rush est un disque touchant et brillant, ancré dans notre époque tant par son propos que ses sonorités élégantes et polies. Un disque parfait pour oublier le temps qui défile inlassablement sous nos yeux, mais aussi le remettre en question, et qui doit tout à l’immense talent de Kevin Parker. Ce dernier est peut-être bien l’un des musiciens les plus doués de notre ère. Son nouvel album est en tout cas l’un des plus marquants de cette décennie qui débute, et on devine qu’il influencera un paquet de monde dans les années à venir. À moins que, d'ici là, tout ne redevienne poussière.

Par Guillaume Narduzzi, publié le 14/02/2020

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