En 2019, écouter de la techno est toujours aussi dangereux

Les incidents de la Fête de la musique à Nantes auraient pu être évités si la techno n'était pas victime de préjugés tenaces.

Le 21 juin à Nantes, pour la Fête de la musique, plusieurs sound systems s’installent près des quais de la Loire. Un rendez-vous annuel pour les amateurs de techno et de musiques électroniques, qui sera terni par un drame que personne n’avait envisagé : la disparition de Steve Maia Caniço. Au cours de la soirée, des affrontements entre forces de l’ordre et teufeurs éclatent. Jets de projectiles d’un côté, taser, lacrymogène et chien d’assaut de l’autre. Plusieurs personnes tombent à l’eau suite à un mouvement de foule.

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Plus d’un mois plus tard, le corps de Steve est retrouvé dans le fleuve et identifié. Mardi 30 juillet, Édouard Philippe, Premier ministre, et Christophe Castaner, ministre de l’Intérieur, affirment que suite à une enquête, l’IGPN "n’a pas pu établir de lien entre l’intervention de la police et la disparition de Steve"… Surprise. Pourtant, tous ces incidents auraient pu être évités si la techno n’était pas victime de sa mauvaise réputation injustifiée.

La répression des sound systems en cause

Suite à la publication d’un article de France Info, où l’un des organisateurs explique que cette affaire "pose la question de la place que l’on fait aux musiques électroniques dans la société", nombre d’internautes, notamment sur Twitter, se sont insurgés en expliquant que "cela n’a absolument rien à voir" et que "personne ne se pose cette question". Là, il y a erreur. Car s’il y a bien un facteur capital qui a été négligé dans cette affaire, c’est la musique et le comportement adopté par les autorités qui en a découlé.

Steve était amateur de techno. De hardstyle plus précisément, un genre qui se démocratise à vitesse grand V depuis quelques années dans l’Hexagone, à l’image de l’ensemble de la techno hardcore. Il devait même se rendre au prestigieux festival Defqon.1, comme nous l’explique ce superbe portrait de Libération.

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L’un des mastodontes hollandais, relativement similaire à celui auquel nous nous étions rendus il y a moins de deux mois. "Du matin au soir, Steve écoutait du son de teuf", apprend-on. C’est ce qui lui a coûté la vie. Il faisait partie de ces gens amoureux de cette musique, qui n’ont ni besoin d’être sous stupéfiant ni de se mettre une murge à l’alcool pour passer un bon moment et apprécier les kicks distordus se mêlant aux mélodies épiques. 

En Hollande, les events de hardcore se comptent par dizaines et le genre est complètement généralisé. Une situation à l’extrême opposé de la France, où de tels événements peinent à émerger et sont encore extrêmement stigmatisés. Une différence culturelle, qui a engendré une législation bien spécifique, et un encadrement radicalement opposé entre les deux pays. Aux Pays-Bas, cette musique est encadrée. En France, elle est pestiférée et doit être jouée la majorité du temps dans des free parties illégales.

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Les sound systems se situaient sur les quais car l’organisation ne disposait pas d’autorisation pour les mettre en ville. Parce que ce n’est pas "acceptable" d’entendre une telle musique plébiscitée par les jeunes à Nantes – pourtant grande région de teuf – et que cela heurterait la sensibilité de quelques habitants un soir de fête, rappelons-le. "Musique de mongoles", "juste du boum boum", diront certains. 

La techno, y compris le hardstyle, est une musique qui – au même titre qu’absolument toutes les autres musiques – doit être respectée. Le son devait être coupé à 4 heures du matin. À peine l’horaire dépassé de quelques minutes, les policiers débarquent en nombre et en force. Ils avaient même déjà planifié l’intervention bien en amont, comme le rapporte Presse Océan. Auraient-ils fait de même si un concert de jazz avait débordé de quinze minutes ?

Une intervention totalement disproportionnée

La réponse est évidente : non. Jamais une stratégie aussi offensive et violente, digne de la crise des gilets jaunes, n’aurait été adoptée. Même si les teufeurs ont peut-être été les premiers à engager les hostilités à coups de provocations et de projectiles, l’intervention des forces de l’ordre est complètement inadaptée et disproportionnée. Et ce, que la police soit responsable de la mort de Steve ou non, là n’est même pas la question, bien que de nombreuses zones d’ombre demeurent (lisez donc ce thread plus tard). 

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Ce drame aurait pu être encore plus grave avec le mouvement de foule qui a suivi l’arrivée des policiers. Steve est une victime collatérale de la répression d’un genre qui dérange, mais qu’aucun politique ou presque ne cherche à comprendre, tout comme le grand public, malgré sa popularité évidente.

Depuis sa création, la techno est victime d’une répression qui n’a aucun égal chez les autres courants musicaux. Les sound systems et les free parties – exactement comme celle-ci, où nous nous étions rendus –, sont traqués comme des criminels de guerre. Et ce, chaque week-end. La faute, entre autres, au grand ami des teufeurs Thierry Mariani et son amendement infondé, qui est à l’origine de cette répression qui touche autant les teufs les plus anodines que la grand-messe annuelle qu’est le Teknival. Les clichés sont légion et sont toujours aussi tenaces : "Des bruits de marteaux-piqueurs pour des marginaux bourrés et drogués."

Steve, ça aurait pu être n’importe quel amateur de techno. Pourtant, le mouvement semble perdre de plus en plus ses revendications originales. Comme si cette grande communauté était déjà résignée, après des années de lutte acharnée pour son indépendance, sa liberté et plus que tout son acceptation. Le seul tort de Steve, c’est d’avoir écouté la musique qu’il aimait.

Par Guillaume Narduzzi, publié le 01/08/2019

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