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Taylor Kirk de Timber Timbre nous a parlé de cinéma, de vulnérabilité et de son processus créatif

Publié le

par Chayma Mehenna

Depuis 2005, Timber Timbre se faufile entre folk, blues et tradition de crooners. Avec une montée en puissance évidente amorcée par ses trois derniers disques, la formation de Taylor Kirk a trouvé sa signature sonore. Sincerely, Future Pollution, le petit dernier, pousse à son comble le précieux, l’élaboré et nous envoûte par sa délicatesse. 

© Caro Desilets

Minuit. Les rues d’une grande ville s’éclairent alors que les réverbères s’allument un à un. Un homme avance, la démarche assurée. Les poussières dansent autour de lui. Il ne sait pas où il va, il se sent aussi seul que peu sûr de lui. Pourtant il y a quelque chose dans la frénésie environnante qui l’empoigne et l’habite. Voilà le genre de tableau qui s’impose à notre esprit lorsque l’on ferme les yeux à l’écoute du nouvel album de Timber Timbre. Et c’est tout à fait naturel de s’imaginer un film tant la musique de ce groupe s’y prête.

Sur scène, Timber Timbre fait vivre à son public une forme d’aboutissement. Loin d’une performance carrée, le groupe entre en transe lentement, sûrement et doucement, embarquant les plus timides dans la danse et le drame, presque brut. Avec ce nouvel album, Taylor Kirk laisse de côté un temps l’americana et le désert que nous évoque le disque Hot Dreams pour explorer les tréfonds de l’urbain, du film noir et de la nuit. Entre la pesanteur et la tension, il y a l’envoûtement, la sensualité d’une voix unique. Et c’est simplement sublime.

Après des études dans l’audiovisuel et des années avec de petits groupes à qui il prêtait, selon ses propres mots, un "médiocre" coup de pouce, Taylor Kirk s’est mis à composer les musiques des films de ses camarades d’école. Dès la première création, il a compris que la musique serait sa destinée. À ceux qui ne cessent de dire que sa patte sonore reste cinématographique, Taylor Kirke rétorque :

"Je ne suis pas vraiment un fan de cinéma. Je ne regarde pas beaucoup de films. Je veux simplement narrer des histoires et créer une atmosphère grâce à la musique. Ce doit être la raison pour laquelle ma musique est cinégénique."

S’il était le cerveau du groupe depuis ses débuts en 2005, seul à donner le ton et le la, la situation a changé avec Hot Dreams, l’avant-dernier disque. Taylor Kirk a réalisé l’importance d’autoriser d’autres personnes à entrer dans le processus de création. Il laisse depuis ses musiciens apporter leur touche à l’ensemble mais demeure néanmoins le chef d’orchestre de la formation. Il les guide afin de parvenir à ses fins, à ce qu’il a en tête : "Je montre de nombreuses images, des clips. Je communique toujours à l’aide de divers supports et matériaux pour mieux faire comprendre ce que je voudrais obtenir à la fin."

Il se dit lui-même mauvais musicien mais se sait entouré d’excellents instrumentistes ; alors il compte beaucoup sur eux. Ce doit être pour ça qu’il explique ne pas parvenir à progresser. Sa voix en revanche n’a cessé de gagner en maîtrise : "Je n’ai jamais trouvé ma voix exceptionnelle", avoue-t-il avec une modestie non feinte… On se permet de ne pas être d’accord avec lui. Mais on se dit que c’est ce désamour qui le fait parer sa voix d’effets divers. Pas vraiment, semble-t-il, ce serait plutôt sa timidité, légendaire, et beaucoup de pudeur : "Je me sens vulnérable, chanter c’est aussi révéler un peu de soi-même. Je me dévoilerai sans doute un peu plus facilement dans le futur."

Pas du genre à se perdre dans l’exubérance, Taylor Kirk commence sa carrière live en chantant de dos. Les concerts n’ont jamais été pour lui une partie de plaisir, on est loin de la bête de scène jouissant de la ferveur de son public. Toujours cette timidité, sûrement. Il reconnaît que l’exercice lui est aujourd’hui moins pénible, presque agréable. Difficile de ne pas le remarquer : sur les planches, l’homme commence à se libérer : il ferme les poings et les lance, serrés, vers le ciel tandis qu’il chante ; il ose le trois-quart tourné vers le public, les sourires ; son plaisir à donner vie à son œuvre, à la vivre, est palpable. On le soupçonne de prendre goût à la scène, peut-être même aux échanges avec le public. Les lourds rideaux pourpres de La Cigale derrière lui, les balcons fermant ce petit écrin à l’italienne plein à craquer pour l’occasion, Taylor Kirk arrive à nous embarquer avec lui dans son théâtre de mots et de riffs malgré notre position haut perchée.

Depuis Hot Dreams, album avec lequel il considère avoir atteint un paroxysme, impossible de ne pas ressentir l’aspect très produit, de ne pas entendre les arrangements si délicats. Pour Sincerelly, Future Pollution, beaucoup de travail, mais peu de spontanéité. Quelque chose qu’il aimerait explorer bientôt. Au prochain album sûrement ?

Face au fait de devoir sans cesse se réinventer, Taylor Kirk ne flanche pas. Il veut simplement faire du nouveau avec le même processus, avec ses habitudes. Il aimerait jouer des variations, aussi infimes soient-elles, comme les cathédrales de Claude Monet au fil des heures. "Les possibilités sont infinies, je n’ai jamais eu l’impression que l’inspiration pourrait se tarir", se réjouit-il de sa voix grave et calme.

Déjà six albums et autant d’ambiances que de nuances. Le dernier a tout à voir avec Timber Timbre mais rien avec leurs précédents essais. De la lenteur et la pesanteur des morceaux d’antan, Taylor Kirk et sa bande sont passés à la danse. À plusieurs reprises, le public de La Cigale se surprend à danser, dans la fosse, sur les sièges, ou juste de la tête pour les moins expansifs, sur une musique que beaucoup ne pensaient apprécier qu’à l’écoute. Belle surprise que la mise en concert et en vie des morceaux bien léchés de l’enregistrement studio : la tension monte crescendo, la basse ondule tandis que les riffs nous excitent… La transe n’est plus très loin et il est clair que Taylor Kirk aime pousser sa musique, presque la salir un peu par moments. "J’ai toujours adoré Sam Cooke et Otis Reading. J’écoute beaucoup de soul et de funk. Malheureusement, ça n’a jamais été très naturel pour moi de m’y essayer. Dans cet album j’ai voulu tenter."

La couverture, une vieille photo sur laquelle il est tombé en feuilletant un magazine, évoque solitude et aliénation urbaine. Cette plongée presque abstraite, faite de contrastes et de densité, sur le quadrillage nocturne lui a paru être une évidence. "Cet album parle de la sensation d’être à la fois avec tant de gens et en même temps si seul. Cette photo l’illustre bien. Il y a quelque chose de vertigineux dedans, que je n’aurais pas pu obtenir avec l’une de mes photos. Elle a l’air si ancienne et si moderne pourtant."

Et rassurez-vous, si certains ont déjà douté, Taylor Kirk continue à composer ; la musique est sa vie et il ne prend jamais de pause avec elle. "C’est très chronophage, je ne me consacre à rien d’autre en fait. Je n’ai pas de hobbies. Les seules fois où je n’y pense pas c’est lorsque je suis sur ma moto à sillonner les routes. Seulement à cet instant, ma tête se vide complètement."

Sincerelly, Future Pollution est sorti le 7 avril dernier. Le groupe sera en concert à Rock en Seine le samedi 26 août prochain.  

Un grand merci à Mela Kla pour son aide

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