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À la rencontre de Tamino, le talent belge aux multiples facettes

Dans le sillage de son album inaugural envoûtant, le chanteur de 22 ans a fait une escale parisienne pour revenir sur sa carrière.

Il n’est encore qu’à l’aube de sa vingtaine, mais c’est pourtant l’un des prodiges de la scène musicale belge. À la fois auteur, compositeur et interprète (trois casquettes qu’il porte avec aisance), Tamino façonne sa carrière comme il l’entend, selon ses propres termes. En 2017, il a attiré l’attention du grand public avec son premier EP, sobrement nommé Habibi, mais surtout via son single du même nom qui l’a fait connaître à travers le continent européen.

Bien qu’il soit natif d’Anvers, l’artiste trouve ses racines sur le territoire égyptien. C’est de ce coin du monde que provient une partie de son arbre généalogique, mais c’est aussi là que Tamino puise, parfois inconsciemment, son inspiration. Avec Amir, son deuxième prénom devenu ici le titre son album inaugural, le chanteur aux boucles de jais concilie ses origines multiples.

Ses morceaux, pouvant être qualifiés d’hybrides, constituent un véritable lien entre deux cultures, deux façons opposées mais complémentaires de composer de la musique. Sur scène, sous la lumière incandescente des projecteurs, Tamino est éminemment à l’aise, interprétant ses titres avec ce qu’il faut d’émotion pure pour qu’on soit subjugués dès les premières notes.

Lorsqu’il retourne dans l’ombre, c’est un autre homme, plus calme, plus distant, mais tout aussi généreux. C’est ce qu’on a pu découvrir lors de son passage dans nos locaux, une après-midi d’hiver.

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Konbini | Tu as choisi de réinterpréter pour nous "Let It Happen" de Tame Impala. Ça a été ton premier choix ?

Tamino | Non, j’ai hésité. Je voulais que ce soit une chanson connue, bien sûr, parce qu’il y a beaucoup de titres que j’adorerais reprendre mais qui ne sont pas très répandus. Je me souviens des chansons avec lesquelles j’ai hésité mais celle-ci m’a beaucoup attiré.

Tu as amené un objet particulier avec toi. Tu peux m’en parler ?

C’est la guitare de mon grand-père. C’était un célèbre acteur et chanteur en Égypte et il a eu cette guitare par un de ses meilleurs amis qui lui avait offert. C’était lui qui jouait de la guitare dans son groupe. Son ami est mort dans un accident de voiture donc je pense que cette guitare avait beaucoup de valeur sentimentale pour lui. 

Tu l’as récupérée quand ?

Je l’ai prise quand je suis allé au Caire. Il est mort quand j’avais 5 ans, donc je n’ai pas vraiment eu l’occasion de le connaître. J'ai peu de souvenirs de lui. Quand j’avais 14 ans à peu près, je suis allé visiter son ancien appartement et il y avait plein d’affaires à lui dans des cartons. Des vieux disques et cette guitare en faisaient partie. Ça prenait juste la poussière, elle était cassée. Je l’ai ramenée en Belgique et l’ai fait réparer.

Et tu t’en sers depuis pour tes concerts, c’est ça ?

Oui, c’est une sacrée guitare. Elle est difficile à manipuler mais c’est inspirant de s’en servir parce que c’est un instrument si vieux et qu’il appartenait à mon grand-père. Elle a une bonne sonorité, c’est quelque chose de différent.

J’ai découvert ta musique il y a plusieurs mois grâce à "Habibi". J’avais l’impression que c’était comme un pont entre la musique qu’on a ici en Europe et celle des pays arabes. On ressent ça dans beaucoup de tes titres. Mélanger ces cultures, c’est intentionnel ?

Je crois que j’avais 14 ans quand j’ai commencé et, au début, je ne réfléchissais pas trop à ça quand j’écrivais mes chansons. Durant mes années ado, j’ai redécouvert la musique arabe. On n’écoutait que ça quand j’étais gosse, mais c’est quand je suis devenu ado que j’ai réellement commencé à m’y intéresser.

Et puis tout à coup, alors que je continuais d’écrire des chansons et que je les interprétais devant des gens, ils ont commencé à me dire qu’ils entendaient ce mélange. Ce n’était pas conscient au début. Quand j’ai voulu enregistrer cet album et que j’en parlais avec mes producteurs, c’est là qu’ils m’ont fait remarquer que certains de mes morceaux avaient cette influence. Ils m’ont encouragé à cultiver cet aspect-là et c’est devenu une décision plus consciente.

Par exemple, on a enregistré certains titres avec un orchestre arabe. Ces mélodies sont tellement inspirées par la musique du Moyen-Orient que ça me semblait juste de faire ça. C’était génial de travailler avec eux. Mais quand j’écris une chanson, si je me mets une idée en tête, ça ne marche jamais. Je dois me laisser aller, suivre le flow. Il y a des titres dans l’album comme "Tummy" ou "Cigar" qui n’ont pas de côté arabe et je ne voulais pas forcer quelque chose qui n’avait pas lieu d’être.

J’ai aussi appris que tu t’entourais pas mal d’artistes, de musiciens, de techniciens, provenant de pays arabes. C’était un choix délibéré dès le début pour rendre ta musique encore plus authentique ?

Carrément, je pense. L’orchestre dont je t’ai parlé, c’était une décision complètement délibérée. Quand j’écoutais la musique d’orchestres arabes des 50’s ou des 60’s, elle avait ce son particulier que j’adorais. Aussi fou que ça puisse paraître, il y a eu un orchestre bruxellois qui m’a contacté parce qu’il voulait organiser une soirée avec la musique de mon grand-père et souhaitait que je vienne chanter. J’ai décliné car je ne me sentais pas prêt, je ne parle pas arabe d’ailleurs. Ça aurait été un pur challenge phonétiquement parlant.

À la place, je leur ai proposé de jouer sur mon album et ils ont accepté. Je leur en suis encore très reconnaissant, parce qu’ils sont parvenus à capturer l’essence de la musique des pays arabes de ces décennies-là que j’adorais. Je leur ai un peu piqué ça pour l’incorporer dans mon propre album.

Tu te vois apprendre la langue arabe un jour ?

Ouais, complètement. J’adorerais, mais c’est un langage tellement difficile. Pour le moment, je suis en tournée, je ne suis jamais chez moi. Mais après cette période promo, je veux passer du temps en Égypte. Pour apprendre vraiment une langue, je pense qu’il faut être sur le terrain. Par exemple, je comprends très bien le français mais je ne le parle pas très bien car je n’ai jamais passé plus d’une semaine en France. Si je pouvais rester un mois ou deux, ça serait déjà mieux.

À propos de tes paroles, je les trouve très riches, très poétiques avec beaucoup de métaphores. Elles ne sont pas faciles au premier abord. Par exemple, "Indigo Night" a l’air d’être un mélange entre ton vécu et le monde qui t’entoure. Comment tu décides de ce que tu vas mettre dans une chanson ?

C’est une bonne question ! Je pense qu’il faut surtout ne pas trop réfléchir, juste suivre le flow. Si certaines choses se passent, c’est à toi de décider si tu veux suivre cette voie ou non. "Indigo Night" est un excellent exemple d’ailleurs, car c’est sans doute la chanson la plus narrative que j’ai pu écrire.

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Elle raconte une histoire et c’est évident qu’elle en raconte une, justement.

Absolument. C’est comme un conte. Quand je l’ai écrite, je me suis demandé si c’était vraiment moi, si j’étais un auteur narratif comme ça. Naturellement, ce n’est pas vraiment moi. Mais j’ai choisi de suivre mon inspiration, j’ai bouclé le morceau et quand ça a été fait, j’étais très satisfait du rendu final.

Est-ce qu’il y a une chanson qui a été plus dure que les autres à écrire ?

Je sais que la plus simple à écrire, ça a été "Tummy". J’étais un peu bourré. C’est la seule chanson de l’album qui a été écrite sous l’influence de l’alcool [rires].

Je ne sais pas pourquoi, mais j’ai l’impression que "Tummy" est la chanson la plus accessible de ton album.

Oui, c’est une chanson pop. Les paroles sont plutôt abstraites mais je les adore. J’aime quand elles sont étranges mais racontent tout de même une histoire. Mais pour répondre à ta question, je pense que si ces chansons sont sur l’album, c’est parce qu’elles n’étaient pas difficiles à écrire. J’ai écrit beaucoup de morceaux.

Sans me la péter, j’ai dû en écrire une centaine. La moitié était merdique, évidemment, mais il faut galérer jusqu’à ce que de meilleures apparaissent. Il y a certains titres que j’aimais beaucoup et que je joue encore dans mes concerts, bien qu’ils ne soient pas sur l’album.

Tu as des regrets vis-à-vis de ces chansons que tu as dû recaler ?

Je n’ai pas de regrets, non, bien que je trouve ça difficile, j’ai remarqué, de m’en débarrasser. Mais les chansons qui méritent d’être entendues, elles trouvent toujours leur voie. J’en suis certain.

Est-ce que tu appréhendes beaucoup le retour des gens ?

Si on parle de gens qui me sont proches, alors oui, complètement. Je ne fais pas de la musique pour eux, je ne fais jamais de la musique pour qui que ce soit, si ce n’est pour moi-même. Bien sûr, j’ai tout de même envie qu’elle trouve sa place et je suis très content que des gens m’écoutent. J’en suis vraiment reconnaissant. Cela dit, si mon frère me disant que telle chanson est naze, il faudrait que je sois vraiment très, très sûr de son potentiel pour la jouer à nouveau [rires].

C’est intéressant quand tu dis que tu fais de la musique pour toi-même. C'est quelque chose de thérapeutique pour toi ?

Ça a à voir avec l’expression de mes émotions, c’est sûr. Mais pour moi, le terme thérapeutique, ce n’est pas entièrement ça. Quand je pense à de la thérapie, il s’agit de parler de ce qui t’est arrivé dans ta vie, de ce qui te traverse l’esprit. Pour moi, la musique, c’est surtout le fait de créer quelque chose.

C’est ça qui donne du sens à ma vie : l’acte de création en lui-même. L’expression de mes sentiments est une conséquence de ce besoin de création. Par exemple, si j’ai été productif, j’ai passé une bonne journée, mais ça ne veut pas dire que j’ai déballé mes sentiments. Il y a une différence.

J’ai aussi l’impression que dans tes chansons, il y a une ambivalence entre certains titres plus optimistes et d’autres plus torturés. C’est un peu toi, ça ?

Totalement. Mais je pense que tout le monde, ou presque, est comme ça. Chaque personne a différentes facettes. Ce que je fais dans mon œuvre, c’est saisir tout ça. C’est aussi une conséquence de ne pas travailler à partir d’un concept de base. Parce que si mon concept avait été de faire danser les gens, alors j’aurais sans doute eu à camoufler une partie de moi.

Tu as l’impression qu’il y a une différence entre Tamino l’individu et Tamino le musicien ?

Dans la musique, je donne tout. C’est un peu ce que tu disais plus tôt sur les paroles de ce premier album : elles sont un peu cryptiques et il y a beaucoup de métaphores. Je pense que c’était un moyen de me protéger inconsciemment et de ne pas avoir à être trop direct. Aujourd’hui, je pense que je suis à un point où, sur le plan créatif, je me sens plus à l’aise dans le fait d’être plus franc dans ma musique.

Si tu me demandes s’il y a une différence entre la personne que je suis sur scène et celle que je suis dans la vie de tous les jours, alors je dirais que oui. J’admire les artistes capables d’être complètement eux-mêmes en toutes circonstances. Je ne suis pas à l’aise avec ça. Il y a certains artistes qui te donnent l’impression d’être ton ami et ça crée un faux sentiment de familiarité. Ils ne sont pas très protégés. C’est une chose à laquelle je fais beaucoup attention.

Je veux te parler des paroles de ta chanson "How It Goes". À certains moments, on a l’impression qu’elles évoquent ta relation avec la musique, voire ce besoin de transmission, d’hérédité.

Ça me fait plaisir d’entendre ça, car c’est un thème qui est présent tout au long de l’album. Cette chanson en particulier, elle traite plutôt de l’indifférence, de l’apathie. Ce que je veux surtout dire là, c’est que prendre part à la vie est une décision qui t’appartient. Mais en un sens, ça rejoint ce que tu me dis. Je dirais que cette idée de succession, d’être né en tant que musicien, ça m’a toujours travaillé. C’est un peu la seule chose à laquelle je suis bon et je ne saurais pas quoi faire d’autre. Peut-être comédien, j’ai toujours aimé le théâtre.

Quelque chose en rapport avec l’art, quoi qu’il arrive.

Oui, mais pas le dessin [rires]. Je suis le pire dessinateur au monde.

Ce serait quoi, pour toi, le meilleur moment de ta carrière jusqu’ici ?

Il n’y en a pas un en particulier, juste le faire que des gens m’écoutent.

Tu as réalisé quand que des gens t’écoutaient et qu’ils avaient peut-être même hâte de découvrir davantage de ton univers ?

Je pense que c’était directement après la sortie de mon premier single. C’était "Habibi". En Belgique, il est beaucoup passé à la radio. Quand j’ai écrit cette chanson lente qui dure 5 minutes et qui a un rythme assez chelou, jamais je me serais dit qu’elle passerait sur les ondes. Mais c’est arrivé. C’était fou. Puis, il y a eu une seconde vague, quand ma musique s’est répandue dans d’autres pays d’Europe et dans le monde arabe.

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Ça t’a fait peur ?

Pour moi, donner un concert ne fait pas peur. J’adore faire ça, échanger avec le public. Ce que je ne trouve plus vraiment effrayant parce que je m’y suis fait, c’est d’être reconnu. En Belgique, ça arrive assez fréquemment. Tu n’es plus vraiment anonyme, les gens ont déjà des idées à ton égard. C’est une expérience très étrange.

Tu ne les connais pas, mais ils te connaissent, eux.

Oui, et ils ont déjà un avis sur toi. Il n’y a plus de présentation. Donc oui, c’est assez étrange. Étrange convient mieux qu’effrayant.

Comme tu as pu le dire, tu viens de Belgique. Récemment, on a connu Angèle, Roméo Elvis, Damso… Comment tu expliques cette vague de musiciens belges qui prennent d’assaut l’Europe ?

La Belgique est un pays si petit, il y a un peu cette vibe de "tu fais ce que tu veux parce que personne ne va te connaître quoi qu’il arrive". Ça te pousse à rester toi-même. Et si tu produis de la bonne musique en prime, alors c’est la combinaison gagnante. Les artistes que tu as mentionnés, ils travaillent dur et j’admire leur vision.

Tu as aussi vécu à Amsterdam. Tu as appris des choses là-bas, que ce soit humainement ou musicalement, qui t’ont aidé pour l’album ?

Oui, ça a eu une grosse influence sur l’album. J’ai vécu trois ans là-bas à peu près. Je m’y suis rendu quand j’avais 17 ans, après le lycée. J’étais dans cette grande ville avec zéro ami. Mon parrain habitant là-bas donc je n’étais pas vraiment seul mais quand même, j’ai eu une grosse crise d’identité.

Aux Pays-Bas, ils me voyaient comme ce type belge silencieux, car j’étais très timide. Et en Belgique, j’avais mes amis du lycée et pour eux, j’étais le fou de la bande. C’était bizarre pour moi d’être deux personnes totalement différentes. Ça m’a un peu perturbé pendant un temps, puis je me suis fait des amis et ça m’a aidé à avoir davantage confiance en moi.

Tu as mis toute ton expérience là-bas dans ta musique ?

Ça m’a beaucoup influencé, oui. Prenons "Indigo Night" par exemple. C’est l’histoire d’un garçon qui est indifférent au monde qui l’entoure et puis, soudainement, il a ces expériences et le monde s’ouvre à lui. Pour moi, c’était un peu similaire. À Amsterdam, je ne me suis ouvert en tant que personne et le monde s’est ouvert à moi en retour.

Une dernière question : qu’est-ce que tu aimerais que les gens sachent sur toi ?

Laisse-moi réfléchir… Ce n’est pas facile comme question. Je dirais sans doute que quoi que je fasse, c’est vrai, c’est sincère et ça vient du cœur. Et il n’y a pas de doute à avoir là-dessus.

Par Florian Ques, publié le 22/03/2019