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La police anglaise supprime de YouTube des clips de drill, pour contrer la violence qui sévit à Londres

Publié le

par Sophie Laroche

Si le rap a toujours été accusé d’inciter ses plus jeunes auditeurs à la violence, c’est aujourd’hui un de ses sous-genres, la musique drill qui est pointée du doigt.

Le 15 avril dernier, le journal The Independent qualifiait la capitale anglaise de "zone de guerre". Depuis 2018, la Metropolitan Police a reporté pas moins de 50 meurtres à l’arme à feu ou à l’arme blanche à Londres, un chiffre impressionnant qui marque l’augmentation la plus importante de la décennie. Face à ce pic de violence, certains pointent du doigt la drill, un genre musical que le journal anglais décrit comme "l’actuelle bande-son des rues de l’Angleterre".

Si la musique drill est dans le viseur des autorités, c’est qu’elle est associée à une imagerie plutôt violente. Née à Chicago, cette forme de trap popularisée par Chief Keef au début des années 2010, a fasciné par son accent autoritaire et sans concessions autant qu’elle a inquiété. Lupe Fiasco, rappeur lui-même originaire de Chicago, expliquait d’ailleurs à l’époque à la radio de Chicago : "Chief Keef me fait peur. Pas lui particulièrement mais la culture qu’il représente. Les truands, les gangsters…" Cette musique est aujourd’hui exportée en Angleterre et ses représentants locaux 67, K-Trap ou encore 150 poursuivent sa tradition agressive.

Résultat de ces deux phénomènes, le genre est actuellement pris pour cible par la police anglaise qui a exigé de la plateforme YouTube la suppression de 30 vidéos de rappeurs britanniques sur un total de 60 repérées par Scotland Yard. Selon les autorités, ces vidéos inciteraient à la violence, rapporte The Guardian. Un représentant de YouTube a expliqué au journal anglais : "Nous avons développé des politiques spécifiques pour aider à s’attaquer aux vidéos liées aux attaques à l’arme blanche en Angleterre et nous continuons à travailler de manière constructive avec des experts sur ce problème".

Engendrer la violence ou la refléter ?

L’histoire de la musique est pavée de polémiques. Bien avant la drill, c’était le gangsta rap des années 1990 qui était accusé d’encourager les comportements violents, et avant lui, le punk, le rock, et quand on s’éloigne un peu de l’univers musical, le cinéma et les jeux vidéo connaissent les mêmes questionnements : certaines œuvres d’art conduisent-elles à la violence ou la reflètent-elles ?

Concernant la drill, le journal The Guardian s’est posé la question. Il rappelait le cas du rappeur M-Trap, aka Junior Simpson, qui parlait d’attaques au couteau dans ses paroles, et qui a poignardé avec trois complices un jeune garçon de 15 ans nommé Jermaine Goupall. Son père parlait alors de "l’état d’esprit démoniaque" de la drill.

(© Compte Instagram <a href="https://www.instagram.com/scribz6ix7even/" target="_blank" rel="noopener">scribz6ix7even</a>)

Malgré ces dérives (qui ne prouvent pas vraiment le lien de cause à effet), la drill se fait avant tout la description d’un environnement précaire. À Chicago, sa ville natale, le mouvement se développe dans les quartiers les plus populaires au sein desquels les taux d’homicides sont aussi impressionnants que grimpants. Chief Keef, l’icône de ce style, est d’ailleurs originaire du quartier d’Englewood dans le South Side de la ville, un lieu dominé par les gangs et qui compte une population très pauvre. Le rappeur lui-même ne cache pas son appartenance au 300 Black Disciple Gang.

À Londres, une des villes les plus chères d’Europe, l’écart qui se creuse entre les populations les plus pauvres et les plus riches se fait de plus en plus important et c’est dans des quartiers populaires, au sud de la Tamise que le genre se développe. Il sert là aussi de moyen d’expression pour une population laissée-pour-compte par des politiques inefficaces. Un contenu violent, qui au-delà de textes agressifs, comme régis par des guerres de territoire, s’inscrit dans une réalité d’un quotidien difficile.

Au Guardian, MC Abra Cadabra expliquait à proposer des mesures prises par la police londonienne :

“Viser les musiciens est une distraction. Les coupes budgétaires qui affectent les écoles, les clubs pour jeunes, les logements sociaux, et les œuvres de charité rendent la vie plus difficile pour la plupart des gens vivant en-dessous du seuil de pauvreté dans cette ville. Il y a des gens qui font des choses dingues, pas parce qu’elles les veulent, mais car la situation les force à le faire."

De son côté l’Independent explique : "La drill est le nouveau son de ceux qu’on a privés de leurs droits par une nation négligente." Ajoutant, "ces problèmes existeraient sans la drill, alors pourquoi est-ce maintenant le truc à la mode sur lequel il fait bon de taper ?"

1011, un groupe de drill originaire de Londres, a lancé une pétition appelant la police à arrêter de cibler le genre en effaçant leur musique de YouTube. Plus de 5 000 personnes ont déjà signé.

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