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Sonita Alizadeh, cette rappeuse afghane qui se bat contre le mariage forcé

Publié le

par Samuel Delwasse

Avec son titre "Daughters for Sale", Sonita Alizadeh s’exprime sur la réalité terrible de la "vente" des jeunes femmes afghanes.

Depuis la prise de Kaboul par les talibans le 15 août dernier, nos premières pensées ont été pour les femmes afghanes qui, depuis vingt ans, avaient retrouvé certaines libertés : celles d’étudier, de sortir, ou même de faire de la musique et du sport. Quelques semaines plus tard, il nous paraît indispensable de continuer à faire entendre ces femmes, qu’elles soient ici ou là-bas : leurs combats, leurs espoirs et leurs réalités. Une journée en partenariat avec France Inter.


L’histoire de cette jeune femme est unique. Et pourtant, semblable à celle qui est promise à des milliers de femmes, adolescentes, et enfants en Afghanistan. Cette lutte, c’est celle de l’opposition au mariage forcé. Son salut, ce fut le rap. Il a permis de donner écho à sa voix pour que son discours résonne jusque dans les plus grandes universités des États-Unis. C’est ce qui, aujourd’hui, lui donne la possibilité de mener son combat à plus grande échelle et de défendre ses opinions devant des tribunes de plus en plus larges.

Cette histoire, c’est celle de Sonita Alizadeh. Portrait.

Une jeune femme promise au mariage forcé

Née en 1996 dans une famille pauvre d’Afghanistan, la jeune Sonita voit, dès l’âge de 10 ans, ses parents organiser un mariage forcé contre quelques milliers de dollars. Si la pratique de la "vente" d’enfants pour organiser un mariage est interdite en Afghanistan depuis la chute du régime des talibans en 2001, les familles les plus traditionnelles du pays continuent, notamment pour subvenir à leurs besoins. C’est pourquoi aujourd’hui, près de 35 % des femmes sont mariées avant leurs 18 ans, et 10 % avant leurs 15 ans.

"Quand j’avais 10 ans, ma famille a organisé mon mariage. Je ne savais pas ce qui allait se passer, j’étais si jeune. Je pensais que c’était un jeu, une fête", déclare-t-elle pour Brut.

Elle parvient à échapper à ce mariage forcé et se réfugie clandestinement en Iran, pour étudier et avoir accès à une éducation qui ne lui était pas offerte. "En Afghanistan il n’y avait pas la possibilité pour moi d’aller à l’école, j’étais condamnée à rester à la maison. Pour moi, arriver à lire et à écrire était très important", poursuit-elle au micro de France Info.

À nouveau sous la menace d’un mariage forcé à Téhéran alors qu’elle n’a que 18 ans, Sonita fait appel en 2014 à Rokhsareh Ghaemmaghami, une réalisatrice qui décide de faire un reportage sur elle. Elle filme notamment l’arrivée de sa mère en Iran pour la contraindre de rentrer en Afghanistan et se marier pour 9 000 dollars. Ghaemmaghami offre à Sonita quelques mois de sursis en payant 2 000 dollars sa famille pour lui permettre de rester plus longtemps en Iran. Ce sursis sera finalement crucial dans le destin de la jeune femme.

Sauvée par le rap

Sonita trouve son exutoire via l’écriture, et la poésie. Elle garde dans son sac à dos ses poèmes qu’elle vend illégalement en faisant du porte-à-porte dans les rues de Téhéran. "C’était dangereux dans ma situation de clandestin, avec ce carnet dans lequel je racontais des réalités que les autorités iraniennes n’aiment pas. Mais je n’avais pas d’autres choix". C’est à ce moment que son exutoire devient son salut.

"Je travaillais dans une salle de sport, je faisais le ménage, quand j’ai entendu une chanson d’Eminem. Il m’a donné envie d’utiliser le rap comme moyen de raconter mon histoire au monde entier". La rencontre de cette jeune femme avec la rage des morceaux d’Eminem fut la genèse d’un titre qui changea la vie de Sonita : "Daughters for sale."

"Cette chanson n’est pas uniquement mon histoire. C’est l’histoire de beaucoup de filles dans le monde entier, d’amies que j’ai perdues. Hélas, elles ne peuvent pas s’exprimer. Moi j’essaie par le rap d’être la voix de celles qui n’ont pas la chance que j’ai."

Un morceau qui lance le début d’une nouvelle étape de l’engagement de la jeune femme. Avec plus d’1,5 million de vues sur YouTube, le titre prend rapidement une ampleur incontrôlable. Menacée de mort en Iran, où les femmes n’ont pas le droit de chanter, Sonita est repérée par l’association américaine StrongHeart, qui finance ses frais de scolarité à Wasatch Academy, une université située dans l’Utah aux États-Unis.

Investie dans la défense des droits des femmes

Depuis son arrivée aux États-Unis, la jeune Sonita Alizadeh continue ses efforts pour faire entendre sa voix auprès de nombreuses tribunes, et, poursuivant ses études pour devenir avocate et défendre les droits des enfants et femmes afghanes dans son pays, la rappeuse a attiré l’attention de nombreux médias. Elle fut l’invitée du sommet annuel Women in the world en 2016 à Londres.

La même année, le documentaire Sonita de Rokhsareh Ghaemmaghami remporte le Grand Prix du Jury au festival de Sundance. Sonita Alizadeh reçut en 2021 le Prix Liberté décerné par la région Normandie en association avec l’Institut international des droits de l’Homme et de la paix. Aujourd’hui, elle est un emblème de la libération des femmes qui dépasse les frontières de l’Afghanistan et se bat pour donner écho à son discours et à son vécu.

Elle a pu enregistrer aux États-Unis un album, Daughters for Sale, avec comme pochette le symbolique code-barres qu’elle a sur le front dans le clip du morceau éponyme, rappelant la réification à laquelle cette tradition du mariage forcé et de la vente de ces jeunes femmes renvoie.

"Je ne veux pas avoir un seul métier, ça ne veut rien dire pour moi. Mais la musique tient une place très importante parce que c’est avec la musique que je peux interpeller les gens, que les gens me comprennent, que les sentiments peuvent intervenir sur cette question du mariage forcé, qui est ma préoccupation principale."

Une aventure incroyable et un destin impensable pour cette femme qui a réussi à sortir de l’ombre et faire entendre, à travers son vécu, la voix de milliers de jeunes filles qui n’ont jamais eu cette opportunité de s’exprimer. De quoi nourrir des espoirs et encore de nombreux projets pour Sonita, qui ne compte pas s’arrêter là : "J’ai beaucoup d’objectifs mais, pour l’instant, j’ai envie de continuer d’aller à l’université. Une fois que ce sera terminé je voudrais retourner en Afghanistan, mais pas pour toujours. Je voudrais aider, transmettre mes expériences, propager mon combat partout dans le monde."

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