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Sly Stone : grandeur et déclin d'un monstre sacré de la black music

Publié le

par Théo Chapuis

Sly Stone, légende (encore) vivante du funk, vient de remporter un procès pour une histoire de royalties. Un détail de plus dans le destin chaotique du leader de Sly and the Family Stone, l'un des groupes les plus importants à cheval sur les décennies 1960 et 1970. On vous raconte.

Sly Stone circa 1970, la classe à l'(afro-)américaine

Le retour en grâce n'est que financier, mais le symbole est là : Sly Stone devrait toucher 5 millions de dollars d'indemnisation pour avoir remporté son procès contre ses ex-manager et avocat, accusés d'avoir spolié le chanteur de funk pendant de nombreuses années.

En 2010, Sylvester Stewart, aka Sly Stone, poursuivait son ex-manager Gerald Goldstein et son ancien avocat Glenn Stone ainsi que la société affiliée Even St Productions. Le leader du groupe Sly and the Family Stone leur reprochait de ne lui avoir presque pas versé les droits d'auteur qui lui reviennent pendant plus de vingt ans. Ou en tout cas pas tout à fait : l'un de ses avocats, Nicholas Hornberger, relayé dans Le Monde, déclare à la presse :

Ils lui versaient des droits d'auteur, mais très loin de ce qu'ils lui devaient. C'était un grand artiste, il est toujours populaire, et ses chansons génèrent toujours 1 million de dollars par an.

Un autre avocat du musicien, Robert Allan, explique que Stone n'aurait reçu aucun relevé de droits d'auteur entre 1989 et 2009. Il n'aura finalement fallu que deux jours de délibérations pour que le tribunal de Los Angeles parvienne à un verdict "unanime", selon Hornberger.

Mais comment un artiste tel Sly Stone en est-il arrivé à s'écharper en justice avec ses anciens collaborateurs ? Pourquoi le leader d'un groupe aussi important pour la funk, la soul et la musique psychédélique finit-il par attaquer avocat et manager comme le premier enfant-star d'Hollywood venu ? Peut-être les réponses sont-elles à chercher dans le grand chaos qui sert de destin à cet immense musicien.

Black & white (music)

On oublie malheureusement trop souvent Sly and the Family Stone lorsqu'il s'agit d'évoquer les artistes les plus importants des années 60/70. À tort, puisqu'entre 1967 et 1975, leur musique a fait remuer le cul de l'Amérique entière, noire comme blanche. Pendant cette période, la bande, composée de Sly, de sa sœur Rose, de son frère Freddie et d'autres musiciens, a inondé les charts de ses tubes fiévreux, plaçant cinq pépites dans le top 10 du Billboard américain – sans parler d'au moins quatre LP indispensables sortis sur la période. 

En 1998, en préface de son livre For the Record: Sly and the Family Stone: An Oral History, le rock critic californien Joel Selvin assure que sans eux, la face de la musique afro-américaine, d'hier comme d'aujourd'hui, n'aurait pas été la même :

Il y a deux types de black music : celle avant Sly Stone et celle après Sly Stone.

Sly and the Family Stone

Plus qu'un son imparable, le groupe représentait un modèle racial encore très rare aux États-Unis, surtout au sommet des charts. Mais davantage que des Blancs et des Noirs qui jouent de la musique ensemble, Sly a réussi le pari de réunir des profils vraiment différents, tout ça au service du groove. Dans une interview au Guardian en 2013, le vieux Sly lui-même, aujourd'hui 71 ans, explique :

Je voulais que les gens regardent sur scène et y voient le monde entier, et comment le monde entier peut s'entendre. S'ils pouvaient voir ça, nous voir nous éclater, ça serait sans doute plus simple pour eux de capter.

Capter quoi ? Capter que le groove, la danse, le rock'n'roll qui tire ses racines du blues noir et de la country blanche n'ont pas de couleur de peau. Dans la vidéo ci-dessous, tournée pendant le très populaire Ed Sullivan Show en 1968, on comprend mieux ce que le groupe pouvait représenter à une période marquée par la lutte pour les droits civiques aux États-Unis.

Observez attentivement, contemplez cette pièce de l'Histoire de la musique. Vers la fin de ce medley, après avoir délivré une performance, Sly et sa sœur Rose n'hésitent pas à se déhancher aux sons du groove de leurs camarades, parmi un public blanc, vieux, assis (évidemment, ils sont sur le cul) et sapé en complet veston. Phénoménal.

Entre 1969 et 1970, Sly and The Family Stone vend huit millions d'albums. Le groupe cartonne. Les membres du groupe, son leader en tête, font les unes des magazines. La suite n'est alors pas très surprenante : Sly fait comme beaucoup d'Icares de l'Histoire du rock : poussé par l'orgueil, il va lui-même brûler ses propres ailes.

Funkalomanie

Alors que le groupe vivait en communauté à San Francisco, le chanteur à la fière coupe afro déménage pour Bel Air, achète des flingues, s'entoure de chiens d'attaque, "d'assistants" et de "gardes du corps", réputés tous plus louches les uns que les autres. On parle même d'anciens mafiosi – d'actuels mafiosi aussi, d'ailleurs.

Sa consommation de drogues explose et Sly se défonce désormais non seulement à la coke, mais aussi à "l'angel dust", doux sobriquet pour une substance hallucinogène très puissante : le PCP. À long terme, sa prise peut entraîner dépression et séances de flippe – sans compter les habituelles copines de nombre de drogues : accoutumance et dépendance. L'attitude du chanteur se mue alors en comportement erratique et déséquilibré. Dès lors, sa réputation de diva paranoïaque ne le quittera jamais vraiment.

Sa créativité est encore au rendez-vous et les albums There's A Riot Going On (1971) et Fresh (1973) se vendent comme des petits pains. Mais face au naufrage annoncé, plusieurs membres de la Family Stone quittent le navire. La légende veut que le bassiste Larry Graham ait fui après une altercation un peu flippante avec des hommes de main de Stone. Drôle de façon de manager son groupe.

1975 sonne le glas de la bande. Après plusieurs années à rater leurs shows à cause de leurs egos mis en friction et/ou de leur sur-consommation de substances, les membres de la Family mettent fin à la comédie.

C'est comme s'il avait tout donné

La suite de la carrière de Sly Stone est une succession de collaborations éparses, de rendez-vous manqués et de productions épisodiques qui ne rendront jamais, jamais, jamais au musicien sa gloire d'antan. Avant 2006, sa seule apparition publique d'envergure est alors un concert donné en l'honneur de l'intronisation de Sly and the Family Stone au célèbre Rock'n'Roll Hall Of Fame en 1993.

Mais en 2003, alors que les autres membres du groupe bookent un studio afin d'enregistrer un nouvel album de reformation, le phénix, lui, ne renaît guère de ses cendres. Sly ne poussera jamais la porte du studio pour travailler avec les membres de son ancienne Family. L'ayant plus ou moins prédit, le musicien de funk Bootsy Collins déclarait à son endroit dans le magazine MOJO en mars 2002 :

J'ai l'impression que Sly ne veut plus de tout ça. C'est comme s'il avait tout donné. Ce n'est plus très marrant. [Être à sa place] c'est à la fois une malédiction et une bénédiction. Une malédiction pour toutes les affaires de business, une bénédiction pour vivre du métier de musicien et en profiter...

Une histoire qui ressemble à celle de pas mal d'autres musiciens, finalement. Sauf qu'après l'ascension fulgurante, la réputation de Sly n'en finit plus d'agoniser. Dans les années 2000, le musicien multiplie les apparitions ratées : en général, ses rares prestations durent une poignée de minutes avant que le chanteur, diva dans l'âme, ne quitte la scène – laissant la Family Stone en plan. Parfois pour une raison, parfois pour une autre. Mais rarement pour une bonne.

Sly version années 2000 : le chanteur courant d'air (Crédits image : Reuters/Lucy Nicholson)

Les frasques de ses fugaces apparitions en concert sont devenues aussi légendaires que l'ascension fulgurante de la bande dans les années 60. On raconte que lors du festival Blue Note de Ghent, en Belgique, il a quitté les lieux non sans avoir informé le public "qu'en [se] réveillant ce matin [il a] réalisé [qu'il était] vieux, donc [il] doit faire une pause maintenant". Si c'est triste ? Pour un type qui s'est marié sur scène, devant 23 000 personnes au Madison Square Garden en 1974, c'est même sans doute au-delà.

La star qui vivait dans son van

Jusqu'en 2011, où les tabloïds américains relaient plus absurde encore : Sly Stone, le type qui a écrit "I Want To Take You Higher", est désormais sans-abri ! Sly Stone vivrait dans un van, le long d'une route résidentielle du quartier de Crenshaw à Los Angeles. Les détails, tous plus pathétiques les uns que les autres, abondent dans la presse-poubelle : selon le NY Post, le couple de retraités devant chez qui il s'est installé "veille qu'il mange au moins une fois par jour et Stone se douche chez eux".

Qu'on se rassure, papy Sly, à 68 ans, vivrait dans son van "par choix et non pas par nécessité", selon des sources citées par le Los Angeles Times. Peu importe, en fait, d'en avoir la certitude ou non. Ce qui est certain c'est que dans l'article du Guardian, le journaliste Alexis Petridis rapporte qu'après de nombreuses tentatives pour avoir Sly Stone en interview, l'intéressé lui-même lui a répondu qu'il ne la ferait que s'il est payé. À tous ceux qui se poseraient la question, ce n'est pas vraiment la procédure.

Désormais, selon son entourage, à part un bédo ou un cocktail avant de monter sur scène, le chanteur serait clean. Même si, pour Neal Austinson, road manager de Sly and the Family Stone, c'est davantage parce que ce n'est plus de son âge que parce qu'il avait vraiment le désir d'arrêter :

Il a 70 ans maintenant, il ne peut plus prendre ce qu'il prenait à l'époque, personne ne peut à cet âge-là. Et vous savez, la coke, c'est une habitude coûteuse à entretenir.

Par contre, il semble avoir pris goût à la vie au grand air. En août 2013, Sly habitait toujours dans son van et Austinson confiait : "Il aime avoir le choix de pouvoir bouger. Comme il le dit lui-même, si les choses deviennent bizarres, alors il va juste dans un autre endroit où les choses ne sont pas bizarres. Il n'est pas dans le dénuement".

L'avenir selon Sly

Pas dans le dénuement, non, mais toujours perché un peu plus haut parmi les cieux (toujours plus "Higher", quoi). Aujourd'hui, plusieurs projets tous plus ou moins complètement tarés germent dans l'esprit du chanteur du groupe qui a, autrefois, réveillé les hippies crasseux de Woodstock pour une performance endiablée à 4h du matin. Enumérons, dans le désordre :

  • Dégoter des "musiciens albinos" dans l'espoir de fonder un nouveau groupe. Pourquoi albinos ? Afin de "neutraliser tous les problèmes raciaux", naturellement.
  • Engager des "femmes-ninjas" et "des clowns" en guise de gardes du corps. Oui.
  • Enseigner la musique aux enfants de William Windsor et Kate Middleton en tant que tuteur royal, "parce qu'il pense qu'il y a moyen de se faire un paquet de blé". In-hin.

Aujourd'hui, bien que ses amis clament fermement qu'il a en stock "des milliers de chansons dans un disque dur", il n'a enregistré que trois nouveaux morceaux depuis... 1982. C'était il y a 33 ans. Ces nouveaux titres se trouvaient sur l'album I'm Back! Family & Friends, en 2011, un disque composé en majorité de remixes de vieilleries datant de l'âge d'or de la Family Stone, et à propos duquel la critique du Washington Post, Allison Stewart, écrira :

Stone ressemble plus à un visiteur sur ces pistes, comme si quelqu'un les avait assemblées et qu'il était passé de temps en temps. Il sonne fatigué.

Putain, c'est moche de vieillir.

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