Sample Story #9 : "99 Problems" de Jay Z, ou l’histoire d’un des clips les plus moches de l’histoire

Après avoir sorti l’un des pires clips de l'histoire pour son titre "Rock Me Tonite" en 1984, le rockeur Billy Squier est tombé dans l’oubli. Jusqu’à ce que de nombreux artistes hip-hop, notamment Jay Z sur son titre "99 Problems", samplent sa musique, faisant de lui l’un des artistes les plus échantillonnés de l’histoire du rap.

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Comment ruiner une carrière de rock star en l’espace de 4 minutes ? Un homme a la réponse, et il se nomme Billy Squier. Si vous ne le connaissez pas, vous avez pourtant déjà entendu des fragments de sa musique. En fait, tout part d’un clip, l’un des plus moches de l’histoire de la musique moderne. Une catastrophe visuelle rare, un désastre industriel.

Une superstar du rock de stade

En 1984, ce musicien né en 1950 à Boston est au sommet de son art. Il a à son actif trois albums solos, dont deux ont rencontré un succès balèze et son très axés vers ce que l’on pourrait appeler le rock de stade. Des batteries pleines de reverb, les potards à fond, de grosses guitares, beaucoup de synthés… Ça sent les eighties à plein nez.

Le guitariste et coleader de Queen, Brian May, est régulièrement à la production. Billy Squier a donc tout pour réussir. Ses tubes "My Kinda Lover", "In the Dark", "Lonely Is the Night" ou encore "Everybody Wants You" sont des cartons. Il joue devant des milliers de personnes dans des salles combles, est musicalement en phase avec son époque, taille ses morceaux pour les radios qui ne manquent pas de bien le lui rendre… Tout roule.

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Lorsqu’il sort son quatrième album, Signs of Life, rebelote. Les ventes sont énormes, notamment grâce au single "Rock Me Tonite", qui atteint la quinzième place des charts US. Billy a fait mieux, mais le succès est tout de même au rendez-vous. Cependant, il faut tourner le clip de ce hit. C’est là que les choses vont très franchement se compliquer.

Des réalisateurs qui jettent l’éponge

Billy Squier a pensé au scénario de ce clip, et puisqu’il est en pleine bourre et très bien entouré, il fait tout d’abord appel au réalisateur de la vidéo de "Beat It" de Michael Jackson : Bob Giraldi. Un grand nom dans le milieu. Mais celui-ci se retire du projet, jugeant le budget insuffisant et le scénario bien bancal.

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C’est ensuite David Mallet qui est contacté. Squier racontait en 2011 : "La première chose qu’il m’a montrée, c’était une scène dans laquelle je chevauchais un cheval blanc au milieu d’un dîner. J’ai dit à mes gars : 'Dégagez-moi ce mec !'" C’est vrai que dit comme ça, on pense tout de suite à un clip des Inconnus.

Les choses traînent, mais la date de sortie du clip a déjà été décidée par la maison de disques. Il faut faire vite. Résultat, c’est un pote de la copine de Billy Squier, un dénommé Kenny Ortega, qui propose ses services à la rock star et à son équipe. À l’époque, il n’a réalisé qu’un seul clip, celui de "I’m So Excited" de The Pointer Sisters.

Son truc, c’est plutôt d’être chorégraphe pour des films musicaux. Alors oui, il s’y connaît en réalisation, compte se lancer dans le domaine et dirigera plus tard des séries ou encore des concerts filmés de Michael Jackson. Mais pour le moment, c’est un novice. Tant pis, le temps presse, et contre l’avis de ses managers, Squier lui donne les clés de son clip.

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La définition du moche

D’abord, Billy Squier a des doutes quand il arrive sur les lieux du tournage. Le décor n’est pas à son goût. Mais, rassuré par David Ortega, il se plie à ses consignes. On vous laisse juger du résultat par vous-même.

Si vous n’êtes pas devenu aveugle après ce visionnage, bravo. "Quand j’ai vu la vidéo, ma mâchoire s’est détachée, se rappelle Billy Squier. C’était l’horreur. Je la regardais en me disant : 'Qu’est-ce que c’est que ce bordel ?' Ma copine m’a dit : 'Ça, ça va te ruiner.' J’étais défait…" Il continue :

"C’est comme si 'Rock Me Tonite' servait d’exemple à des étudiants en business de la musique pour leur montrer à quel point un clip peut mal tourner. Après ça, j’ai joué devant des salles à moitié remplies. J’avais l’habitude de rassembler 15 000 à 20 000 personnes, mais d’un coup, je descendais sous les 10 000."

Les critiques sont sans pitié, et sa carrière ne s’en relèvera pas.

Le hip-hop à la rescousse

Malgré tout cela, le hip-hop est venu à la rescousse de Billy Squier. Sur ses premiers albums, il a l’habitude de démarrer un grand nombre de ses morceaux par des batteries seules. Dans le jargon du sampling, on appelle ça des batteries in the clear. Elles sont très faciles à échantillonner, puisque aucun autre élément ou instrument ne les accompagnent.

Ce sont d’ailleurs via les batteries que la technique du sampling dans le hip-hop s’est majoritairement développée, notamment avec celles piquées à James Brown, aux Honey Drippers, aux Detroit Emeralds ou encore aux Winstons.

C’est surtout la batterie du titre "The Big Beat", présent sur le premier album de Billy Squier sorti en 1980, The Tale of the Tape, qui plaît aux beatmakers. Ce morceau porte bien son nom, car les premiers coups de baguettes qui retentissent sont d’une lourdeur balèze, avec une grosse reverb, et surtout un motif rythmique assez sobre.

Les groupes Run-DMC et UFTO s’en emparent très tôt, puis suivent Ice Cube, A Tribe Called Quest, Nas… De très, très grands noms du hip-hop. Ce sample devient récurrent, et surtout est présent dans toutes les époques du rap. En 2004, Jay Z l’utilise comme base de son hit mondial "99 Problems", sur son Black Album.

Une pluie de royalties

En fait, ce morceau de Jay Z est presque un titre rock. Il y a certes cette batterie omniprésente, mais aussi une grosse guitare saturée. On sent l’influence des Beastie Boys, qui n’hésitaient pas à aller piocher leurs samples dans les répertoires des grands noms du rock comme Led Zeppelin ou Black Sabbath.

Aujourd’hui encore, la batterie de "The Big Beat" continue d’inspirer les mastodontes du hip-hop. Comme A$ap Rocky, par exemple, qui en 2011 clôturait sa toute première mixtape par l’excellent titre "Out of This World".

Cette postérité inattendue venue du rap a permis à Billy Squier de ne pas trop sombrer dans les méandres de l’industrie musicale. Sa musique connaît un regain d’intérêt, à tel point qu’il confiera en 2011 : "Je ne voudrais pas finir au Rock and Roll Hall of Fame comme le Maître du sample hip-hop. Mais bon, je prends ce qu’on me donne."

Et les producteurs hip-hop lui donnent beaucoup puisque la rumeur veut qu’en échange de son autorisation pour sampler sa musique, il négocie 75 % des royalties. Merci qui ?

Par Brice Miclet, publié le 29/06/2018

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